Continuer à travailler est un facteur important de guérison pour les personnes en activité atteintes du cancer. Mais comment procéder ? Il est indispensable que les aménagements nécessaires soient adoptés par toute l’organisation, mais cela contraint la personne à révéler sa maladie, ce qu’elle ne souhaite pas toujours. De plus, dans le système actuel, il n’existe pas de cadre juridique ou financier pour sécuriser des arrangements flexibles. Les expériences conduites chez EDF et à NEOMA Business School offrent des pistes de réponses.

Exposé de Rachel Beaujolin et Delphine Manceau

Rachel Beaujolin : En 2019, Pascale Levet m’a sollicitée, en tant qu’enseignante-chercheuse spécialisée dans les questions du travail, pour animer le comité scientifique d’un projet de recherche-action sur la question du travail avec/après un cancer du sein. Deux ans plus tard, je suis passée de l’autre côté du miroir en apprenant que je devais moi-même entamer un parcours de soins lié à un cancer. J’ai alors réalisé que je n’avais pas vraiment compris les récits que j’avais lus dans le cadre de ce projet. En particulier, je ne m’étais pas bien représenté l’immense fatigue ou, plus exactement, l’épuisement absolu provoqué par les traitements.

Il y a quelques décennies, Michel Berry m’a formée à l’ethnographie organisationnelle. Je m’en suis inspirée pour tenir un carnet de bord, non sur le cancer, mais sur mon rapport au travail pendant et après le cancer. Durant la période où je reprenais peu à peu mon activité, j’ai croisé Aurélien Rouquet, rédacteur en chef de la Revue française de gestion, qui m’a suggéré de publier ce carnet de bord sous la forme d’un article de recherche. Après l’avoir lu, Michel Berry m’a proposé d’organiser la présente séance, conçue comme une mise en dialogue de savoirs académiques et expérientiels.

Delphine Manceau : Après un parcours d’enseignante-chercheuse dans les domaines du marketing et de l’innovation, j’ai réorienté ma carrière vers des fonctions managériales. J’ai d’abord assumé la responsabilité de plusieurs programmes et directions de services, puis j’ai été nommée directrice générale de NEOMA Business School, où Rachel Beaujolin travaille. C’est la première fois que j’interviens dans un séminaire consacré au management non en tant que chercheuse, mais en tant que dirigeante d’entreprise.

L’après n’est pas comme l’avant

Rachel Beaujolin : 40 % des personnes apprenant qu’elles ont un cancer sont en activité professionnelle. Grâce à des traitements plus efficaces et moins envahissants, une part non négligeable d’entre elles font le choix de reprendre le travail avant la fin des traitements, voire ne quittent pas leur poste. La Haute autorité de santé estime d’ailleurs que le fait de travailler améliore l’espérance de vie des personnes vivant avec/après un cancer.

L’étude VICAN5, menée par l’Institut national du cancer, montre toutefois que, cinq ans après le diagnostic, 64 % des patients souffrent encore de séquelles telles que la fatigue, les douleurs, les troubles cognitifs, ou encore le stress post-traumatique. Une autre étude souligne qu’un patient sur trois vit encore plus mal l’après-traitement que le traitement lui-même, sans doute parce qu’il constate que son réservoir d’énergie n’est plus le même et se vide beaucoup plus rapidement.

En d’autres termes, quand on a été ou quand on est confronté à un cancer, l’après n’est pas comme l’avant. On n’a plus les mêmes repères dans son rapport au travail et il faut donc tout réinventer, aussi bien pour soi-même que pour son environnement, c’est-à-dire ses collègues, ses managers, ou encore la direction des ressources humaines. Or, il n’existe pas de recette magique pour cela, une reconstruction est nécessaire. D’ailleurs, cinq ans après le diagnostic, 20 % des patients ne travaillent plus et d’autres ont entrepris une réorientation professionnelle, qu’elle soit choisie ou non.

Je propose ici d’explorer les conditions de reconception du travail avec/après un cancer autour de trois dimensions : la nature de l’activité, les relations interpersonnelles et le soutien social, et enfin les conditions de travail et d’emploi.

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