Internationalisation, arrivée du numérique, baisse de la lecture : Arnaud Nourry a vécu plusieurs combats essentiels tout en transformant Hachette Livre en un géant mondial de l’édition. Aujourd’hui, la concentration de l’édition française dans les mains d’entreprises aux enjeux d’abord financiers et politiques le convainc de remonter au créneau pour recréer un espace de liberté éditoriale. L’idée d’un modèle disruptif, ambitieux et attractif pour les meilleurs talents donnera naissance aux Nouveaux Éditeurs.

Exposé d’Arnaud Nourry

Je n’avais jamais imaginé travailler dans l’édition. Diplômé d’une école de commerce et titulaire d’un master de sociologie, je suis arrivé chez Hachette, un peu par hasard, dans les années 1990. J’ai été nommé président-directeur général du Groupe en 2003 et j’y suis resté dix-huit ans. Au début des années 2000, Hachette, avec une cinquantaine de marques (Calmann-Lévy, Fayard, Grasset, Hatier, JC Lattès, Le Livre de Poche, etc.), était le deuxième éditeur français et se situait autour de la quinzième place mondiale. L’entreprise réalisait 800 millions d’euros de chiffre d’affaires (CA) et 80 millions d’euros de résultat avant imposition. À mon départ, elle réunissait 250 marques, était le troisième éditeur mondial avec 2,8 milliards de CA et 350 millions de résultat avant impôts. J’ai donc eu la chance de croiser la vie de ce groupe à une époque de transformation massive. J’ai quitté Hachette en 2021 dans un contexte public que nul n’ignore et je propose aujourd’hui, avec Les Nouveaux Éditeurs, un modèle d’édition disruptif et innovant.

Créer et développer une maison d’édition

Il n’y a pas plus facile que de créer une maison d’édition ! Il suffit d’avoir la passion, un tout petit peu d’argent et du talent. Le prix de revient industriel d’un livre de littérature en noir et blanc de 250 pages est de 1,50 euro. Si vous voulez créer une maison d’édition, avec 3 titres tirés à 1 000 exemplaires, vous pouvez vous lancer avec 4 500 euros, votre garage pour stocker vos ouvrages et votre voiture pour faire le tour des librairies. Cette absence de barrière à l’entrée est structurellement renforcée, en France, par la loi Lang de 1981, qui impose le prix unique du livre, sans aucune possibilité de le faire varier de plus de 5 %, que vous soyez un indépendant ou un grand groupe comme Amazon. Cela nous permet d’avoir un merveilleux tissu de librairies, qui plus est portées par des vendeurs passionnés et habités par une vision forte de leur métier. Nous sommes donc dans un contexte magnifique et propice à la création de maisons d’édition. Le problème est qu’en général, elles ne marchent pas. Pourquoi ? La raison est qu’il faut peu d’argent, mais beaucoup de talent.

Avoir du talent

Hélas, ce talent, je ne saurais le décrire, sans quoi je serais le meilleur patron de groupe d’édition du monde ! Je crois que personne n’a jamais réussi à le définir, et c’est sans doute ce qui rend les industries de création intéressantes. Il réside dans la rencontre entre un auteur et un éditeur, dans l’étincelle magique qui passe par un texte. Ce mystère, présent depuis une éternité malgré les changements du métier, est le même que celui qui lie une vigne à un vigneron : certaines cuvées sont spectaculaires, d’autres non. Néanmoins, lorsqu’il y a du talent, notre petite maison d’édition, avec ses 3 titres tirés à 1 000 exemplaires, peut connaître un succès rapide. Quand le bouche à oreille fonctionne, qu’un ouvrage se vend au point d’être réimprimé, la machine s’active. Le livre vous a coûté 1,50 euro, vous le vendez 22 euros, desquels vous retranchez de 2 à 2,50 euros de droits d’auteur, 5,5 % de TVA, ce que l’on appelle l’aval (points de vente, distributeurs, diffuseurs, promotion) et quelques frais fixes (fonctionnement, loyer, marketing, etc.), pour obtenir entre 3 euros et 5 euros de marge par exemplaire vendu. Si vous avez démarré seul dans votre garage et que chacun de vos 3 livres se vend à 15 000 exemplaires, vous avez de quoi vous refinancer pour trois ans et commencer à envisager la suite.

Le problème se pose quand les livres ne se vendent pas et, pire, lorsqu’ils sont renvoyés par les libraires. Avec 50 % de retours sur un titre, le prix de revient de ce dernier n’est plus de 1,50 euro, mais de 3 euros, et vous avez engagé des frais de logistique pour le transport et la manutention, à l’aller et, maintenant, au retour. Vous qui étiez sûr de votre talent, vous vous retrouvez avec plusieurs milliers d’exemplaires sur les bras, que vous stockez dans des entrepôts que vous payez, à perte, jusqu’à ce que vous décidiez de détruire les livres, ce qui génère de nouveaux coûts… Sans talent, on peut perdre beaucoup d’argent.

Grandir

Gageons toutefois que notre jeune maison d’édition littéraire fonctionne : son créateur, qui sait trouver des textes intéressants, réussit et voit son entreprise grandir. Au bout de quelque temps, aussi talentueux soit-il, il réalise qu’il y a de bonnes comme de mauvaises années, au gré de circonstances diverses. Il ne peut systématiser le succès et doit stabiliser son entreprise. Il décide, pour amoindrir ses risques, de diversifier son programme d’édition avec des livres jeunesse, des illustrés, des livres d’éducation, etc. C’est ainsi que s’est constitué Hachette, créé en 1826 par Louis Hachette qui, refusé au concours d’enseignant, s’est rabattu sur l’édition d’ouvrages scolaires et s’est progressivement diversifié vers d’autres types de contenus. En 2021, 25 % de l’activité du Groupe n’était même plus du livre, mais du fascicule, des ressources éducatives intelligentes sur téléphone mobile, de la prestation de services, ou encore des jeux de société. Ce mécanisme de diversification et de stabilisation de l’économie de l’entreprise est plus ou moins le même pour tous les grands groupes que sont Editis, Gallimard ou Média-Participations. Attention toutefois à ne pas sous-estimer la variété des marchés de l’édition : les réseaux, les talents, l’expérience et les savoir-faire changent énormément d’un secteur à l’autre. C’est la raison pour laquelle cette extension de l’activité se fait souvent par rachat de maisons déjà fortes de compétences spécifiques à leur domaine.

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