Les grandes entreprises multiplient les coopérations avec les start-up, mais peinent à les pérenniser. Le témoignage d’un spécialiste du genre apporte donc un éclairage d’autant plus précieux qu’il n’est pas fait que de success stories. Au-delà de l’analyse des réussites et des échecs, Thomas Serval souligne le nécessaire ajustement des maturités réciproques. C’est dans ces tentatives d’arrimage de vaisseaux si différents que la stratégie de “plateformisation” ou la création d’une filiale de conseil prennent tout leur sens.

Exposé de Thomas Serval

Baracoda est la maison mère de Kolibree1, marque de brosse à dents connectée. À l’occasion de la crise de la Covid-19, elle s’est trouvée en forte accélération, notre métier étant de bâtir des éléments de Daily Health Tech. Pour nous, la santé n’est pas un état à un moment donné, mais une manière de vivre. Nous améliorons certains objets courants par l’ajout de connectivité, d’intelligence artificielle (IA) et de psychologie, afin d’obtenir un impact réel et mesurable sur le comportement des gens et de prévenir les problèmes de santé plutôt que d’avoir à les soigner.

De très nombreux acteurs s’intéressent à ce domaine, à commencer par les multinationales. Baracoda n’est donc qu’un “petit poucet” du secteur. Notre modèle de développement consiste à inventer un objet suffisamment innovant pour établir un partenariat avec un grand groupe afin de le diffuser, l’expérience montrant qu’il n’est pas toujours celui auquel nous pensions initialement. Mon témoignage va porter sur les opportunités qu’offrent les partenariats avec les grands groupes, mais aussi sur la difficulté à les faire émerger et surtout à les faire vivre.

De Kolibree à la salle de bains du futur

La première brosse à dents que nous avons présentée au CES (Consumer Electronics Show) de Las Vegas, en janvier 2014, a remporté le prix de la meilleure innovation en matière d’objet connecté. Nous avions ajouté à cette brosse un peu d’IA permettant, à partir de l’analyse de son mouvement, de repérer sa position dans la bouche et de déterminer ainsi les zones non brossées. L’idée de base était de cibler les enfants et de changer leur comportement vis-à-vis du brossage des dents en le rendant ludique. Désormais, nous avons la confirmation scientifique qu’en passant à la brosse à dents électrique, l’usager augmente le temps de brossage de 90 % et que la surface brossée passe de 30 % à 70 % en six semaines. De plus, l’habitude ainsi acquise perdure six mois après l’arrêt de l’utilisation de la brosse à dents connectée. Nous n’en sommes pas encore à l’évaluation clinique de l’effet sur les caries, mais tout laisse présager que l’impact en matière de santé publique sera positif. Nous avons conclu un partenariat avec Colgate, leader mondial de l’hygiène buccodentaire, qui nous permet de massifier cette expérience.

Notre finalité n’est donc pas la vente d’objets, mais le changement de pratiques chez les utilisateurs. C’est pourquoi nous avons aujourd’hui une stratégie qui se concentre sur le concept de “salle de bains connectée”, lieu privilégié de la santé quotidienne préventive.

Baracoda compte actuellement 160 salariés, dont 60 % d’ingénieurs, et fabrique 2 millions d’objets connectés par an. Néanmoins, nous produisons surtout de la propriété intellectuelle et industrielle. Nous avons déposé environ 50 brevets. Nous avons développé des partenariats avec d’autres grands groupes que Colgate, tel Wella, numéro deux mondial des soins capillaires. Nous développons également, avec un grand opérateur télécom américain, un miroir intelligent. Nous avons noué des relations de confiance étroites avec Apple et Google. En effet, les grands acteurs digitaux s’intéressent tous au domaine de la santé, mais celui de la salle de bains et l’utilisation des données personnelles que l’on peut en tirer leur paraissent soit triviaux, soit trop dangereux pour leur image de marque ; ils préfèrent donc travailler avec nous pour développer certains algorithmes d’IA. Dans des domaines très spécifiques, telle l’analyse du positionnement d’un objet dans les trois dimensions par rapport à un visage, notre compétence est désormais mondialement reconnue.

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