- Aux racines de La Suite Numérique : une approche de la dépendance en mode agile
- Radiographie d’un succès
- En guise de conclusion
- L’avenir de La Suite Numérique : comment transformer l’essai ?
- Des mentalités – et des DSI – à la croisée des chemins
- D’autres enjeux : interopérabilité, infrastructures et réseaux sociaux
Exposé de Pierre Pezziardi
Le numérique est composé d’un empilement de couches (stack), des plus basses reposant sur des composants physiques aux plus abstraites avec les logiciels, applications et autres plateformes. Notre souveraineté n’a de sens que sur l’ensemble de ces couches. C’est ainsi qu’a émergé le concept de pile européenne, ou EuroStack, qui vise à renforcer la souveraineté numérique du continent, depuis notre approvisionnement en métaux rares jusqu’à notre dépendance vis-à-vis d’Office 365, la suite collaborative de Microsoft.
Je ne m’étendrai pas sur l’ampleur de (et le péril représenté par) notre dépendance héritée de dizaines d’années de laisser-faire, mais m’attacherai plutôt à vous raconter comment une bande de pionniers a essayé de s’attaquer à elle, en se focalisant sur un élément qui nous concerne quasiment tous, je veux parler de la suite collaborative que nous utilisons au quotidien sur notre ordinateur.
En préambule, commençons par préciser ce que nous entendons par souveraineté, terme à la mode. À la direction interministérielle du numérique (DINUM), nous le déconstruisons en trois points : premièrement, la substituabilité (le fait de pouvoir choisir, sans subir un quasi-monopole de fait, qu’il s’agisse de celui de Microsoft 365 pour les suites collaboratives ou d’Amazon Web Services dans le cloud) ; deuxièmement, l’immunité (est-il normal qu’un juge français, du fait de l’extraterritorialité du droit américain, se voie soudain privé de ses moyens de paiement et de son adresse e-mail ?) ; et troisièmement, les compétences (car on peut légitimement douter qu’il soit possible de recouvrer une souveraineté numérique sans disposer des compétences nous permettant de rebâtir les différentes piles technologiques dont elle se compose).
Aux racines de La Suite Numérique : une approche de la dépendance en mode agile
En 2022, avec Stéphanie Schaer, la directrice de la DINUM, nous avons décidé de relever ce défi vertigineux en adoptant un mode agile, c’est-à-dire non pas en nous lançant dans l’équivalent d’un grand “Grenelle de la souveraineté numérique” qui embrasserait toutes les questions à la fois et finalement n’en résoudrait aucune, mais en commençant par nous attaquer à un problème précis, celui de la suite collaborative. Ce n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît au premier abord. Une suite collaborative, ce n’est pas seulement un traitement de texte couplé à un tableur. Ce sont des macros, des scripts, des process d’édition, etc. Bref, c’est le produit de dizaines d’années de développement. Or, il se trouve qu’il n’existait, à l’échelle européenne, aucun fournisseur en mesure de proposer une alternative crédible – les récurrentes annonces de “migrations vers LibreOffice” s’étant le plus souvent terminées brutalement sous la pression des usagers. Ceci explique une certaine sidération des grands utilisateurs, dont bien peu agissent (à de rares exceptions près, comme la Caisse nationale de l’assurance maladie et sa récente décision de basculer vers La Suite Numérique, ou l’Urssaf, qui a notamment migré ses bases de données d’Oracle vers PostgreSQL).
Des compétences et une vision
Inutile de vous dire que, lorsque nous nous sommes lancés en 2022, on nous a regardés avec des yeux ronds. Donald Trump n’était pas encore entré en scène pour mettre les enjeux de souveraineté – notamment numérique – sur la table des dirigeants européens. Ce n’est que plus récemment que nous avons vu venir à nous des alliés, à commencer par le Club informatique des grandes entreprises françaises (Cigref). Les démarrages à la DINUM ont donc été modestes : un budget limité et une équipe d’une vingtaine de personnes, réunissant les compétences dont nous avions besoin, mais qui ne sont pas naturelles dans la sphère étatique – des développeurs, des spécialistes du DevOps1, des CTO (Chief Technology Officer), des designers, etc. Nous avons même recruté des growth hackers, c’est-à-dire des professionnels du marketing qui utilisent des techniques créatives, des analyses de données et de l’expérimentation rapide pour identifier les moyens les plus efficaces de développer des usages, soit une base d’utilisateurs ou une clientèle pour un produit ou un service.
Nous avons donc internalisé toutes ces compétences et nous avons donné une vision à la petite équipe ainsi constituée : créer ce qui allait devenir La Suite Numérique, une suite collaborative capable d’extraire 10 personnes des mains de Microsoft, puis 100, puis 1 000, puis 100 000… Car bien sûr, La Suite Numérique n’a jamais eu vocation à rester une expérimentation d’informaticiens derrière les murs de la DINUM. Notre démarche est bien d’entraîner le marché. On peut aller jusqu’à parler de “politique industrielle”.
Une alternative à Microsoft, non un clone
Il nous a semblé que le meilleur chemin pour parvenir à notre objectif était non pas de copier Microsoft, mais d’au contraire nous appuyer sur ce que, historiquement, ce dernier n’a jamais su faire, ou fait mal. Je prendrai pour exemple un éditeur collaboratif de documents textes, permettant de partager et de structurer l’information entre plusieurs usagers : ce trou dans la raquette de Microsoft nous a permis d’empiéter sur ses platebandes, en reproduisant ce qu’avait déjà réussi Notion, une plateforme de référence qui centralise des notes, des projets, des bases de données, ou encore des e-mails dans un seul espace. Nous avons créé notre propre Notion, qui s’est appelé Docs et a été l’une des premières composantes de La Suite Numérique, aux côtés de notre solution de visioconférence souveraine (Visio).
Ces deux premiers outils, Docs et Visio, ont donc été créés. Si nous avions demandé aux pouvoirs publics l’autorisation de les déployer, nous l’attendrions toujours. Aussi n’est-ce pas la voie que nous avons choisie et, avec l’aide de nos growth hackers, nous avons trouvé la meilleure manière de mettre ces outils dans les mains d’un maximum d’usagers : en leur en simplifiant l’accès, c’est-à-dire en créant un login unique, convivial et fluide, permettant d’utiliser tous nos outils. Cela a été ProConnect, notre système d’authentification unique (un single sign on, SSO) à destination des agents de l’État, une sorte d’équivalent de FranceConnect, mais pour l’Administration elle-même.
La mise en place de ProConnect, qui doit avoir maintenant dépassé le seuil d’un demi-million de comptes actifs, nous a permis de déployer massivement Docs et Visio, qui s’approchent chacun des 100 000 usagers. Parallèlement, notre messagerie instantanée sécurisée, Tchap, devenu notre produit phare, a connu une lente, mais régulière montée en charge, qui lui permet aujourd’hui de rassembler un demi-million d’agents publics, lesquels s’en sont notamment servis pour communiquer entre eux lors de la préparation et de la gestion des JO.
Cette gamme d’outils, auxquels s’ajoute notamment notre tableur collaboratif, Grist, fait de La Suite Numérique une suite collaborative parfaitement fonctionnelle. Ce n’est pas de la “souveraineté numérique au rabais”, contrairement à ce qu’ont pu être les précédentes alternatives. Il est vrai, par exemple, que celles proposées pour Zoom, Google Meet et Teams n’étaient pas au niveau jusqu’à présent.
Radiographie d’un succès
Comment tout cela a-t-il été construit ?
Trois valeurs clés : autonomie, maîtrise et sens du travail
Cette construction repose d’abord sur des talents. Malgré des salaires souvent plus faibles que dans le privé – mais élevés pour le service public –, nous n’avons eu aucune difficulté à attirer les meilleurs dans l’aventure. D’après l’essayiste américain Daniel Pink, la véritable motivation de ces derniers repose sur trois éléments clés : l’autonomie, la maîtrise et le besoin de donner un sens à sa vie professionnelle (c’est ce qu’il appelle la “motivation 3.0”, qui rend obsolète le modèle antérieur). Je suis entièrement en phase avec cette vision des choses et c’est ce que nous avons mis en place dans notre petite équipe. L’histoire de l’émergence de Visio en est la parfaite illustration : Stéphanie Schaer et moi-même avions prévu et voulu Docs, mais nullement Visio, dont l’idée nous a été suggérée par l’un des petits génies de notre équipe. Quelque temps plus tard, cet outil faisait la une du New York Times et le ministre nous donnait comme instruction de généraliser cette solution souveraine.
Un choix stratégique : celui des communs numériques
Nous nous sommes également appuyés sur une notion qui n’a cessé de prendre de l’ampleur au fil des dernières années : celle de “communs numériques”. Les informaticiens sont toujours soucieux de réduire le plus possible la masse de code qu’ils ont à gérer en propre, car cet actif a vite fait de devenir un passif qu’il faut maintenir dans la durée. Plus le nombre de lignes de code qu’ils ont à gérer en propre est restreint, mieux c’est, et les communs numériques sont précisément la démarche qui rend cela possible.
C’est ainsi que Docs trouve ses racines dans d’anciens travaux de chercheurs de l’Inria qui faisaient du CRDT (conflict-free replicated data type – type de données répliquées sans conflit) : pour Docs, seules quelques milliers de lignes de code sont la propriété de la DINUM. Il en va de même de Visio, qui s’appuie sur les librairies WebRTC LiveKit (Web Real-Time Communication – communication en temps réel pour le web). Certes, ce commun numérique est d’origine américaine, ce qui est un risque, mais ces librairies fonctionnent sous licence MIT, qui est l’une des plus permissives qui soient. Le risque est donc, en réalité, tout à fait minime. Ce que je dis là s’applique d’ailleurs également à notre tableur, Grist.
Un cadre européen pour sécuriser les communs numériques : l’EDIC Digital Commons
Vous estimerez peut-être qu’il n’est pas très rassurant d’apprendre que la solution de visioconférence souveraine de l’appareil d’État français fonctionne grâce à un commun numérique certes sous licence libre, mais qui n’en est pas moins d’origine américaine. Comment sécuriser encore plus cette situation ? Nous pensons que la voie pour y parvenir passe par l’Europe, et plus précisément par la mise en place d’un consortium pour une infrastructure numérique européenne (EDIC – European Digital Infrastructure Consortium) appelé Digital Commons.
Cet EDIC Digital Commons, qui a été conçu comme un bras armé de la Commission européenne, a vocation à devenir l’hôte de tous ces communs numériques, qui trouveront à travers lui des sources de financement et des modèles économiques plus pérennes que s’ils étaient abandonnés au marché ou même mis dans les mains des pouvoirs publics (avec les aléas budgétaires).
Cette structure ne cherchera donc pas à capter de la valeur, mais s’apparentera plutôt – et dans la durée – à une organisation à but non lucratif, animée par le seul souci, à l’échelle européenne, de l’intérêt général. La Caisse des dépôts et consignations (CDC) est très engagée dans cette démarche ; son directeur général, Olivier Sichel, a finalement placé la souveraineté numérique comme un enjeu aussi important que le logement social.
Nous ambitionnons donc de faire émerger des champions industriels européens qui s’appuieront sur des communs numériques placés sous l’égide de l’EDIC Digital Commons ou de fondations, qui bénéficieront de financements d’acteurs tels que la CDC. Toutefois, il ne s’agira pas de construire un Microsoft européen, ce qui reviendrait in fine à troquer un monopole contre un autre. Quelques dizaines (ou quelques centaines) d’entreprises européennes de taille moyenne, s’appuyant sur des communs numériques eux-mêmes protégés par la puissance publique, est, dans notre esprit, une vision bien préférable de l’avenir.
Comme vous le voyez, si La Suite Numérique se présente comme un simple produit pour l’usager qu’est un agent public, c’est en réalité bien plus que cela. C’est la partie émergée d’un iceberg, l’iceberg en question étant une vraie stratégie industrielle pensée à l’échelle européenne, un ensemble de communs numériques à la disposition des industriels du continent et capables de s’interfacer entre eux de manière fluide grâce à la mise au point de standards d’interopérabilité.
En guise de conclusion
Permettez-moi de conclure par une anecdote. Il y a quelque temps, lors d’une table ronde que j’animais, j’ai dit à l’un des invités, le général Erwan Rolland, nouveau patron du commissariat au Numérique de défense (nous l’avions préparé !) : « En un an, l’Ukraine a été capable de bâtir une industrie pouvant sortir 2 millions de drones par an ; un an, c’est tout juste le temps qu’il nous faut, à nous, pour notifier un marché d’assistance à maîtrise d’ouvrage qui nous permettrait de commencer à y réfléchir… » Ce fut dit sur le ton de l’humour, mais là est bien le cœur du problème, selon moi. Des directions des systèmes d’information que l’inflation réglementaire a réduites au rôle d’acheteuses ne seront jamais capables de casser la dépendance à Microsoft ou à aucun des GAFAM. Cela, je l’ai senti dans ma chair quand je m’occupais de la filière start-up d’État2, qui a donné naissance à Pix, au pass culture, à FranceConnect et tant d’autres. La réussite a été au rendez-vous parce que la culture managériale qui y régnait était orthogonale à celle de l’État central et parce que nous avons privilégié le mode bêta, permettant de nous affranchir du contrôle étouffant des fonctions support – il y aurait beaucoup à dire sur la place grandissante prise par les fonctions support dans toutes les grandes organisations, qu’elles soient publiques ou privées.
Nous avons besoin de changer les règles du jeu. Certains l’ont compris, et c’est sur ces pionniers, que je souhaite saluer aujourd’hui, que nous allons nous appuyer – des armées… à la Caisse nationale d’Assurance maladie – pour réussir à faire de la souveraineté numérique plus qu’un simple slogan politique.
Débat
L’avenir de La Suite Numérique : comment transformer l’essai ?
Un intervenant : Parmi les directeurs des systèmes d’information (DSI) éclairés et respectés figure, sans conteste, Yves Caseau, le DSI de Michelin, qui est récemment intervenu à l’École de Paris3. Celui-ci nous a confié que, si l’une de ses premières décisions en arrivant à son poste n’avait pas été de faire migrer tous les PC de l’entreprise vers Microsoft 365, il ne serait pas resté bien longtemps en fonction : seule la suite collaborative de Microsoft était assez solide pour encaisser le choc du Covid-19 et du télétravail généralisé. Tous les DSI vous diront que le critère le plus important, pour le choix d’une suite collaborative, est l’assurance de stabilité et de pérennité. Comment une création politique comme La Suite Numérique peut-elle répondre à cette exigence ?
Pierre Pezziardi : Je suis bien d’accord avec vous sur l’importance primordiale de la stabilité, et il est vrai, comme vous le soulignez avec raison, que Stéphanie Schaer, en tant que patronne de la DINUM, peut se faire potentiellement remercier chaque mercredi, et moi avec elle. C’est précisément la raison pour laquelle elle et moi attachons tant d’importance au fait que La Suite Numérique sorte le plus vite possible de son berceau de la DINUM pour se déployer à l’échelle européenne. C’est animés de cet esprit-là que nous créons, avec Markus Richter4, notre partenaire allemand, le mouvement des “Pionniers de la souveraineté”, ce qui est une façon d’admettre l’idée que le combat pour la souveraineté numérique de la France ou de l’Allemagne commencera forcément avec une petite fraction des usagers, une avant-garde de pionniers…
Ces pionniers, que pourront-ils faire, dans toutes les organisations publiques et privées où ils seront présents ? Ils pourront s’efforcer de convaincre leur direction générale de leur ouvrir des zones bêta (telles que celles-ci sont définies et documentées sur le site beta.gouv.fr), des espaces circonscrits, mais à l’intérieur desquels ils seront libres d’expérimenter de nouveaux outils, d’inventer de nouveaux usages, sans avoir à subir toutes les contraintes normatives, réglementaires, contractuelles, etc., imposées partout ailleurs par les fonctions support de ces grandes organisations. C’est de cette façon que nous avons pu mettre sur pied, dans le cadre des start-up d’État, et avec le succès que l’on sait, le pass culture. C’est donc possible ! Selon moi, cette stratégie ne devrait d’ailleurs être cantonnée à la seule sphère du numérique, mais pourrait être appliquée avec profit dans quantité d’autres domaines. Je me souviens d’une conversation, lors de la remise de la Légion d’honneur à Stéphanie Schaer, avec une ministre pourtant très sensible à la démarche des start-up d’État qu’elle a largement soutenue. Je lui ai fait valoir que cette même démarche pourrait être utilisée pour mettre en place des collèges expérimentaux, adoptant pour métrique unique le taux d’échec scolaire. Je n’ai cependant obtenu de sa part qu’un intérêt poli…
Int. : J’en reviens à La Suite Numérique. Pour véritablement concurrencer les Américains, n’aurait-il pas fallu vous engager dans une démarche beaucoup plus disruptive que celle qui a abouti à votre suite collaborative et développer des outils radicalement nouveaux par rapport à ceux proposés par Microsoft ?
P. P. : Si vous m’avez bien entendu, j’ai justement insisté sur le fait que nous n’avions surtout pas cherché, quand nous avons mis au point La Suite Numérique, à copier la suite collaborative de Microsoft. Cela nous a amenés à faire des choix drastiques. Par exemple, vous ne trouverez dans La Suite Numérique aucun outil de publication assistée par ordinateur équivalent à Word, parce que l’écrasante majorité des fichiers produits sur Word ne sont jamais imprimés. Cela n’empêche toutefois pas les gens ayant abandonné Word pour Docs de s’en trouver plus satisfaits, de même que ceux qui ont lâché Excel pour notre tableur Grist…
Int. : Mais cela reste incrémental… Qu’il s’agisse de Grist ou d’Excel, l’IA va complètement changer la donne, les tableurs à l’ancienne n’existeront bientôt plus sous leur forme actuelle.
P. P. : Peut-être. Néanmoins, La Suite Numérique n’est pas figée à l’instant T et nous y avons déjà introduit pas mal d’IA, avec notamment un assistant IA et des transcriptions automatiques dans Visio. Nous allons d’ailleurs continuer dans cette voie, notamment dans la traduction en temps réel pour laquelle nous disposons, en France, d’un laboratoire de recherche IA exceptionnel, Kyutai.
Int. : On sait l’intérêt que suscite l’open source dans beaucoup de services publics, où ses compétences sont assez largement développées. Pensez-vous que le fait de n’avoir pas eu à “évangéliser” l’Administration quant aux vertus de l’open source ait facilité votre démarche et soit l’un des facteurs explicatifs de votre succès ?
P. P. : Oui, je le reconnais bien volontiers. À cet égard du moins, le terreau nous était favorable.
Int. : Iriez-vous jusqu’à dire que cette place importante accordée à l’open source ait pu être un facteur d’attractivité susceptible de faire venir à vous les développeurs les plus talentueux de la nouvelle génération ?
P. P. : Cela a pu constituer un facteur supplémentaire d’attractivité. Toutefois, le facteur principal demeure, selon moi, les conditions d’encadrement, le type de management... Le sens, l’autonomie, la maîtrise, tels sont les trois mots clés pour attirer les meilleurs, et ce sont eux qui figurent au fronton du manifeste de beta.gouv.fr.
Int. : N’avez-vous pas pris un risque énorme le jour où, un ministre ayant été séduit par La Suite Numérique, il a été décidé, au plus haut niveau de l’État, de la généraliser et de l’imposer à un grand nombre d’agents, qui ne pouvaient manquer de percevoir cette décision comme un énième oukase venu d’en haut ?
P. P. : Oui, c’est vrai. C’était un risque, à plus forte raison si les moyens ne suivent pas la décision en question et ne permettent pas un déploiement optimal. Néanmoins, nous travaillons dans un écosystème. Si ledit ministre, que nous rencontrons chaque semaine pour faire un point, a, à un moment donné, besoin de s’ouvrir un espace politique en faisant cette proposition, comment pourrions-nous lui désobéir ? Cela étant, un tel risque demeure gérable, surtout si les outils imposés sont de bien meilleure qualité que les précédents mis en circulation, ce qui est le cas en l’occurrence.
Des mentalités – et des DSI – à la croisée des chemins
Int. : Je voudrais revenir au point de départ de notre discussion, qui est l’aveuglement avec lequel nous nous sommes peu à peu laissé prendre dans la nasse de Microsoft, l’adoption généralisée de Teams n’en étant que le dernier exemple en date. Face à la complexité croissante de ces outils numériques, ne serait-il pas souhaitable de faire, dans ce domaine, la même révolution que celle apportée par les Japonais avec le Lean management dans l’automobile et d’autres secteurs industriels ?
P. P. : Je suis entièrement d’accord avec vous pour constater que nous nous sommes laissé coloniser par ces technologies américaines, celles de Microsoft en particulier, mais nous devons faire un peu d’introspection et collectivement reconnaître notre part de responsabilité dans ce processus. Nous l’avons bien voulu. L’écrasante majorité des utilisateurs de Word, qui n’impriment jamais leurs fichiers, n’ont pas besoin d’un outil de publication assistée par ordinateur, et pourtant c’est bien Word qu’ils veulent et ils rechignent à l’abandonner. Nos outils sont le reflet de notre société, de ce que nous voulons collectivement, et je constate avec regret que nous privilégions trop souvent le “plus” au détriment du “mieux”. Cette tendance délétère, dont je crains qu’elle ne soit amplifiée par l’IA (qui risque d’entraîner ce que j’appelle “un rebond bureaucratique”), se lit d’ailleurs aussi dans les critères sur lesquels se fonde la redevabilité dans les grandes organisations publiques et privées. Pour juger du succès ou de l’échec d’une action, on ne choisit pas la métrique la plus simple, mais des indicateurs d’ordre 2 qui n’ont plus aucun sens. Pourquoi l’Éducation nationale, pour ne prendre que cet exemple, ne s’en tient-elle pas à cette métrique unique, simple et claire, qu’est l’échec scolaire ?
Int. : Ce que vous nous avez raconté au sujet de notre dépendance à l’égard de Microsoft me rappelle étrangement La Boétie et son Discours de la servitude volontaire… Comment comptez-vous faire pour entraîner dans l’action – pour convertir à La Suite Numérique – ces grandes organisations (publiques ou privées), elles-mêmes colonisées par des armées de consultants défendant leurs prérogatives ? Par la seule force du prosélytisme ?
P. P. : Nous n’allons pas essayer de faire du prosélytisme – du moins, pas du prosélytisme aveugle et généralisé. Nous savons bien que nous ne réussirons pas d’un coup à casser la dépendance à Microsoft et à faire adopter par tout le monde notre suite collaborative. Par conservatisme naturel, 90 % des décideurs résisteront, mais nous concentrerons nos forces sur les 10 % restants – les pionniers que j’évoquais tout à l’heure. Ils se reconnaissent assez facilement : quand on leur expose notre démarche et notre solution, ils ont très vite les yeux qui brillent, ils ne multiplient pas les « oui, mais… »
Int. : Vous nous dites vouloir vous appuyer sur 10 % de pionniers. Encore faut-il que les organisations publiques ou privées pour lesquelles ils travaillent couvrent un large spectre de l’existant. Or, dans nombre de secteurs, la pression réglementaire est telle qu’il est difficile, pour les DSI de ces organisations, de sortir des sentiers battus.
P. P. : Il est certain que la pression réglementaire qui pèse sur des secteurs comme l’hôpital ou la banque (inflation réglementaire qui n’a d’ailleurs jamais empêché les hackers de pirater les bases de données) ne facilite pas les choses. Cela embolise les cerveaux et tue la créativité, la flamme entrepreneuriale. Toutefois, même dans ces conditions, il est possible que l’étincelle prenne. À preuve que l’un de nos pionniers n’est autre que l’AP-HP (Assistance publique – Hôpitaux de Paris). Celle-ci vient de se lancer dans une sortie de Microsoft, via un appel d’offres qui revêt une forme juridique particulière, le partenariat d’innovation. Il s’agit d’une procédure spécifique de la commande publique française, introduite en 2014 et représentant un outil puissant et flexible pour les acheteurs publics souhaitant codévelopper des solutions innovantes avec le secteur privé, tout en bénéficiant d’une sécurité juridique accrue grâce à son encadrement par le code de la commande publique.
Int. : Vous avez évoqué l’Ukraine et la rapidité avec laquelle ce pays, confronté à l’agression russe, avait su pousser à la production et à l’utilisation des drones, qui ont changé le visage de la guerre. Iriez-vous jusqu’à faire le parallèle entre les DSI aujourd’hui et le complexe militaro-industriel français il y a quelques années, lorsque les drones n’étaient vus que comme un petit complément, quasi anecdotique, de l’arsenal militaire ?
P. P. : En un sens oui, du moins pour la majorité d’entre eux. Ceux-là, le gros des troupes, ne voient pas le terrain de bataille tel qu’il est. Quand on leur parle de notre démarche, tout ce qu’ils entendent est “migration de Microsoft”. Or, ce n’est plus l’enjeu. Microsoft n’est plus l’enjeu, car des outils comme Word deviennent de plus en plus ringards. Il serait vain, aujourd’hui, de chercher à convaincre ces 90 % de conservateurs, tout comme il aurait été peine perdue de vouloir convaincre le complexe militaro-industriel au début des années 2000 ou même 2010 que les guerres de demain se feraient à coups de petits drones. Cependant, cela changera, car, dans le numérique comme partout ailleurs, les guerres – et les crises – sont un accélérateur de l’histoire.
Int. : Avez-vous le soutien politique de votre ministre de tutelle pour créer cette “coalition des volontaires” (si vous me permettez l’expression) que vous appelez de vos vœux ?
P. P. : Oui, nous avons son soutien, mais cela n’a pas toujours été facile par le passé, parce qu’il est aussi le ministre de tutelle de la French Tech. La notion de communs numériques, dont le premier avocat a été le prédécesseur de Stéphanie Schaer à la DINUM, Henri Verdier5, est longtemps restée étrangère à la pensée de nos dirigeants publics. Ceux-ci étaient, traditionnellement, dans le buy or build : ce que vous n’achetez pas à l’étranger, vous le fabriquez vous-même, en produisant du code, et donc en étant plus cher et plus lent. Les communs, l’open source, étaient vus comme des fantaisies de geeks barbus, sympathiques, mais pas sérieux. Les mentalités, heureusement, ont évolué, en grande partie sous l’influence de Donald Trump, dont les menaces ont fait monter en flèche les enjeux de souveraineté dans tous les domaines, et plus particulièrement depuis le Sommet sur la souveraineté numérique européenne à Berlin, le 18 novembre 2025, dont la déclaration finale a repris, littéralement, l’expression de communs numériques. Le partenariat avec l’Allemagne et la création de l’EDIC Digital Commons sont à la fois des produits et des moteurs de cette évolution.
Int. : Vous avez évoqué un partenariat avec l’Allemagne. Les Allemands sont-ils moteurs sur ce sujet ?
P. P. : Je suis content de vous entendre dire “les” Allemands, car la réponse à la question varie d’une tête à l’autre ! Nous avons un très bon contact avec Markus Richter. Stéphanie Schaer et lui se sont vite rendu compte qu’ils étaient, comme on dit en anglais, des birds of a feather, des oiseaux du même plumage. Docs est réellement une cocréation de la DINUM et de Zendis, l’agence publique sous la tutelle de Markus Richter. Sur toutes les questions de l’open source, les choses avancent bien. Concernant l’EDIC Digital Commons, les discussions, désormais multilatérales entre cinq pays (Allemagne, France, Italie, Luxembourg et Pays-Bas), sont encore délicates et prudentes. Ce sont toujours, in fine, des histoires d’hommes et de femmes, et de plus ou moins grande affinité personnelle.
Int. : En 2021, Michel Paulin, alors patron d’OVH, est intervenu à l’École de Paris sur le sujet de la souveraineté6. Je l’ai entendu récemment tenir des propos très critiques vis-à-vis de La Suite Numérique et je n’ai pas très bien compris pourquoi…
P. P. : Michel Paulin, qui a effectivement dirigé OVH de 2018 à 2024, partage évidemment cet objectif de souveraineté numérique. On a pu avoir des différends, mais c’est, je crois, largement derrière nous. Il faut savoir que Michel Paulin est aujourd’hui le président du nouveau comité stratégique de filière “Logiciels et solutions numériques de confiance”. Il a donc derrière lui la soixantaine de petits éditeurs français de suites collaboratives. Les patrons de ces 60 petits éditeurs savaient très bien, au fond d’eux-mêmes, que leur solution n’était pas, à l’époque, en mesure de concurrencer des géants comme Microsoft.
Or, chacun n’en défendait pas moins son pré carré. C’est un exemple de ce que nous pourrions appeler le “nationalisme numérique”, dont la seule victime, en fin de compte, est l’usager final. Cela étant, depuis ces guerres intestines, le marché a maturé. Un certain nombre de ceux qui s’étaient rangés derrière Michel Paulin ont, depuis, adopté Visio, Docs ou notre tableur Grist et s’en trouvent satisfaits, constatant que nous sommes bien plus puissants collectivement maintenant pour répondre à l’immense marché de la souveraineté numérique.
Rétrospectivement, on peut aussi reconnaître de notre côté que notre marketing n’a pas été clair, puisque nous avons mis sous une seule marque, La Suite Numérique, à la fois un produit – c’est-à-dire un concurrent de leur point de vue – et les communs numériques, qui leur permettent d’être aujourd’hui plus forts.
D’autres enjeux : interopérabilité, infrastructures et réseaux sociaux
Int. : Vous avez mentionné la question clé de l’interopérabilité. Toutefois, pour qu’il y ait interopérabilité, encore faudrait-il que les outils intégrés à La Suite Numérique soient compatibles avec ceux des autres. Si un document établi avec Docs n’est pas lisible par Word, où est l’interopérabilité ?
P. P. : Cela fait deux ans que je n’ai plus Microsoft sur mon ordinateur, et pourtant, comme vous pouvez le constater par ma présence parmi vous, j’ai pu échanger avec les organisateurs de cette réunion ! Pour interagir avec un utilisateur de La Suite Numérique, il faut privilégier l’envoi d’un PDF ou d’un lien, plutôt que d’un fichier Word. Cette réponse vous paraît peut-être un peu courte, mais c’est pourtant comme cela que nous avons réussi à stopper le virus, à faire grossir des poches d’usagers hors Microsoft – lesquels interagissent, bien entendu, avec des usagers de Microsoft. À chacun de donner l’exemple, en veillant à ce que sa pratique soit congruente avec ses principes : quand je préparais le Sommet de Berlin sur la souveraineté numérique du 18 novembre 2025, j’ai refusé de répondre à des gens qui m’envoyaient des fichiers Word, et j’ai réagi de la même manière quand j’ai été invité à participer, sur Teams, à une réunion de travail sur l’EDIC Digital Commons, en prenant soin bien sûr de leur proposer nos solutions alternatives.
Cela étant, l’interopérabilité que j’ai évoquée s’entend aussi à l’intérieur même de La Suite Numérique ou de tout autre suite collaborative. Quand on veut créer une telle suite, il s’agit non seulement de faire émerger des communs numériques, mais aussi de s’assurer que ces différents communs puissent s’assembler entre eux, communiquer ensemble, que l’agenda s’interface bien avec l’outil de visioconférence, etc. Cela suppose donc de définir des standards d’interopérabilité.
Int. : Vous nous avez parlé d’un certain nombre d’outils – ceux intégrés à votre Suite Numérique – mais n’avez rien dit des infrastructures (celles permettant le transport, l’hébergement et la sécurisation des données). Limitez-vous la notion de souveraineté numérique aux seuls logiciels ?
P. P. : Non, mais le choix d’un mode agile implique de prendre le problème par un bout, sans vouloir tout embrasser à la fois. Pour autant, les premiers succès nous permettent de nous refinancer et d’aborder progressivement d’autres sujets. Aujourd’hui, nous travaillons à la question du cloud. 80 % de nos données sont dans les mains d’Amazon Web Services (AWS) et de Google : si AWS décidait de fermer le robinet en France, nous n’y serions plus en mesure de réserver un billet de train… J’ai été désolé, après avoir mis sur pied le pass culture, d’apprendre que les données avaient été migrées du français OVH, qui était notre choix initial, à Google, au motif que ce dernier était plus performant. De la part d’un gestionnaire, un tel choix peut cependant se comprendre. C’est pourquoi la seule voie de sortie, pour casser cette dépendance vis-à-vis des États-Unis, est de se hausser au même niveau qu’eux, de faire émerger des actifs aussi performants, et pour cela de fabriquer de la puissance, d’où le partenariat bilatéral que nous avons conclu avec l’Allemagne et d’où aussi, à l’échelle européenne, nos efforts pour mettre en place l’EDIC Digital Commons. Petit à petit, nous progressons dans cette voie. Je suis, par exemple, fier de vous annoncer que, sur la question des routeurs, où nous nous sommes laissé coloniser par Cisco, nous allons tester la solution d’une petite entreprise française reposant sur du logiciel libre, moyennant un investissement minimal qui ne dépassera pas 250 000 euros.
Int. : Les effets de réseau adverse peuvent éventuellement être contournés s’agissant d’une suite collaborative comme La Suite Numérique versus Microsoft 365 ou Google Workspace. Cela semble plus difficile s’agissant des réseaux sociaux. L’exemple de Mastodon7, qui n’a pas réussi à supplanter Twitter/X, le prouve…
P. P. : Vous avez raison. Ce n’est pas avec un peu de pédagogie, comme pour une suite collaborative, que nous arracherons les usagers à TikTok ou à WhatsApp. L’Europe, via le Digital Market Act, essaie d’introduire de l’interopérabilité en agissant sur le levier réglementaire : normalement, vous devriez pouvoir m’envoyer un message sur Signal depuis WhatsApp ; c’est dans la loi. Le problème, c’est que l’Europe agite un pistolet à bouchon devant Donald Trump, qui n’est guère impressionné. Dans ces conditions, quelles pourraient être des stratégies efficaces de sortie collective de ces réseaux sociaux étrangers ? Nous avons peut-être trouvé un début de solution : en nous appuyant sur des acteurs à qui ces mêmes réseaux font de l’ombre, et qui veulent recouvrer leur place jadis centrale dans le débat public, je veux parler des médias. Si chaque grand média avait sa déclinaison .social, et y entraînait son lectorat ou son auditorat, et que toutes ces extensions .social se coordonnaient et se coalisaient, alors nous aurions une chance de faire sortir d’un coup plusieurs centaines de milliers, voire plusieurs millions de Français des réseaux sociaux étrangers. L’outil (le commun numérique) développé par Mastodon nous permettrait de le faire. Nous avons déjà convaincu Ouest-France et nous en convaincrons beaucoup d’autres j’espère. De TF1 à Brut, chaque média y viendra avec sa propre couleur, son propre public pour créer des réseaux sociaux qui nous ressemblent vraiment.
1. Ce terme désigne un mouvement en ingénierie informatique et une pratique technique visant à l’unification du développement logiciel (dev) et de l’administration des infrastructures informatiques (ops), notamment l’administration système.
2. Cf. deux séances de l’École de Paris avec Pierre Pezziardi et Henri Verdier : « Des “start-up d’État” pour transformer en souplesse l’Administration », séminaire Transformations numériques et entrepreneuriales, séance du 15 février 2016, et « Quel avenir pour les start-up d’État ? », séminaire Vie des affaires, séance du 13 mars 2020.
3. Yves Caseau, « Devenir une digital company : quand un enjeu stratégique en cache un autre », séminaire Transformations numériques et entrepreneuriales, séance du 20 janvier 2025.
4. Depuis le 6 mai 2025, il occupe les fonctions de Secrétaire d’État au ministère fédéral de la Transformation numérique et de la Modernisation de l’État allemand.
5. Henri Verdier a dirigé la direction interministérielle du numérique et du système d’information et de communication de l’État (DINSIC, ancêtre de la DINUM) de 2015 à 2018, avant de devenir ambassadeur pour le numérique. Il est aujourd’hui directeur général de la Fondation Inria.
6. Michel Paulin, « La souveraineté retrouvée : le crédo du trublion du cloud computing », séminaire Transformations numériques et entrepreneuriales, séance du 11 février 2021.
7. Mastodon est un réseau social décentralisé et open source, créé en 2016 par le développeur allemand Eugen Rochko. Il fonctionne sur le modèle du Fediverse (univers fédéré), c’est-à-dire un ensemble de serveurs indépendants (instances) qui communiquent entre eux.
Le compte rendu de cette séance a été rédigé par :
Yann VERDO