Le verre d'eau

Comme les trois amis de Job, j’ai eu le privilège d’accompagner Frédéric et Julien Lippi dans leur ascension à la tête de leur entreprise, puis dans leur chute soudaine alors que l’entreprise connaissait une croissance de 30 % par an. En effet, après avoir lu les comptes rendus que j’avais rédigés des deux premières interventions de Frédéric à l’École de Paris, en 2010 et 2017, lui et son frère m’ont confié l’écriture d’un livre pour raconter la façon dont ils avaient complètement transformé l’entreprise familiale en dix ans. À l’occasion de la publication de ce livre, en 2019, nous sommes allés le présenter ensemble à l’École de Paris1. Enfin, Michel Berry m’a confié le compte rendu de la séance de décembre 2025 au cours de laquelle Frédéric et Julien ont raconté la faillite de leur société et la façon dont ils tentent aujourd’hui de la sauver2.

Pendant cette nouvelle séance, j’ai été marquée par l’aspect sur lequel les deux orateurs ont peut-être le plus insisté, le fait que cette expérience à la tête de leur entreprise, à travers tous les succès et les vicissitudes qu’elle a connus, a constitué pour eux une leçon de sagesse. Julien a commencé son exposé en expliquant : « Nous avions la conviction qu’une entreprise, au-delà de sa fonction économique, pouvait aussi être le lieu d’une transformation humaine » et Frédéric a conclu le sien par cette confidence : « Les dix-huit derniers mois, en particulier, nous ont donné l’opportunité, en montant cinquante fois les marches du tribunal, de traverser toute une gamme d’émotions négatives et positives – la honte, le déni, la culpabilité, la colère, l’orgueil, le courage… – et ces émotions nous ont profondément transformés. Personnellement, j’estime être devenu quelqu’un d’autre », avant que Julien n’évoque sa propre transformation : « J’ai le sentiment, moi aussi, que cette expérience m’a permis de m’épanouir. On dit que, pour grandir, il faut traverser des épreuves. De ce point de vue, nous avons été servis ! » En d’autres termes, alors que Julien et Frédéric avaient cherché à faire de l’entreprise un lieu de transformation pour les salariés, ce sont eux-mêmes qui ont changé et grandi.

Frédéric souligne aussi l’importance des marques de soutien qu’ils ont reçues de la part des salariés, celles-ci témoignant de la place centrale accordée à l’humain au sein de l’entreprise : « Sans doute, à cet égard, avons-nous récolté ce que nous avions semé depuis une quinzaine d’années, à travers un management basé sur la transparence, la connaissance partagée des processus et des enjeux, l’implication, la reconnaissance et, d’une façon générale, la place accordée à la qualité des relations au sein de l’entreprise. » De son côté, Julien dit avoir découvert « le capital invisible de l’entreprise, qui ne figure dans aucun bilan financier. On pourrait l’appeler son âme. Ce capital invisible repose sur le collectif que constitue l’entreprise et c’est certainement ce qui lui a permis de survivre jusqu’ici ».

Quand l’entreprise est prospère, le fait qu’elle permette à chacun de grandir en sagesse ou que la vie collective qui s’y construit la dote d’une “âme” qui assure sa résilience dans les épreuves passe généralement au second plan. Mais quand elle se retrouve “à l’os”, il devient évident que ce qui s’y déroule sur le plan humain joue un rôle au moins aussi important – voire plus important – que tout le reste. Il y a quelques années, un orateur de l’École de Paris avait d’ailleurs souligné que, compte tenu des montants respectifs des salaires et des dividendes, le but de l’entreprise était objectivement d’offrir un emploi aux femmes et aux hommes qui la composent, et non de produire de la richesse pour les actionnaires.

Tout cela me rappelle l’histoire de ce petit garçon qui, du fond de son lit, demande à son père de lui apporter un verre d’eau. « – Non ! Je suis couché, ta mère aussi, c’est trop tard. Maintenant, tu dors ! » L’enfant insiste, encore et encore : « S’il te plaît, papa, tu peux m’apporter un verre d’eau ? » Au bout de la cinquième demande, le père s’énerve : « Tu te tais maintenant et tu dors, sinon je me lève pour te mettre une claque ! – S’il te plaît, papa, quand tu viendras me mettre une claque, tu pourras m’apporter un verre d’eau ? »


1. Ces comptes rendus sont disponibles sur le site de l’École de Paris – ecole.org.
2. Troisième article du présent numéro.