Pas de monuments chez les fourmis
À l’époque de mes études littéraires, j’ai assisté à un colloque consacré à la notion de “monument littéraire”. L’un des intervenants affirma qu’il était facile d’écrire un roman de gare qui se vende à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires, mais beaucoup moins de rédiger un ouvrage susceptible de devenir un monument littéraire. Je m’étais retenue de lui demander sa recette pour publier n’importe quoi à des dizaines de milliers d’exemplaires, dont je me serais volontiers contentée.
Aujourd’hui, on peut imaginer que l’IA, après avoir analysé des centaines de best-sellers, puisse, sans trop de difficulté, rédiger des livres à succès. En avril 2026, dans un article publié sur la plateforme Medium, le spécialiste de l’IA Kevin O’Shaughnessy s’est même demandé à quelle date l’IA écrirait des livres qui seraient sélectionnés dans la liste des best-sellers du New York Times. Toutefois, convenant qu’aucun auteur n’a intérêt à déclarer que l’IA a rédigé à sa place, il reformule aussitôt sa question : « En quelle année un livre ouvertement et principalement écrit par une IA fera-t-il son entrée dans le classement du New York Times ? »
Cette formulation soulève une objection : sachant que le rôle imparti à l’IA peut être très variable, qu’est-ce, au juste, qu’une œuvre “écrite par l’IA” ? Kevin O’Shaughnessy note qu’« aucune IA ne génère de livres de manière 100 % autonome. Tout commence toujours par une instruction ». Par conséquent : « Si un romancier saisit une instruction détaillée et qu’une IA génère le manuscrit, la situation ne diffère pas fondamentalement de celle où un réalisateur indique à un scénariste quelle histoire raconter [...]. L’humain demeure l’architecte de la création. » Il en conclut que « des best-sellers assistés par IA figurent presque certainement déjà en rayon ; nous ignorons simplement lesquels » et que, avec le recours croissant à l’IA, « le nom de l’auteur ne désigne plus tant la personne ayant rédigé le texte qu’une garantie de goût et de sélection : il signale quelqu’un qui se porte garant de la qualité de l’ouvrage et affirme qu’il mérite que vous y consacriez du temps ».
Le phénomène des micro-dramas décrit par Pascal Breton dans ce numéro correspond, au contraire, à une utilisation parfaitement assumée de l’IA pour produire « des fictions hyper dramatisées avec des rebondissements toutes les minutes ». Le caractère automatisé de ces productions et le fait qu’elles soient « de très mauvaise qualité » ne les empêchent pas de « dépasser tous les autres marchés audiovisuels en termes de recettes » : « Les 20 premières minutes sont gratuites et la suite – 70 à 80 minutes – est payante à la minute, dans un modèle de pure addiction qui fonctionne incroyablement bien. » Ici, plus question de sélection ni de garantie de goût. On est plus proche du “cinéma sentant” du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, dans lequel les spectateurs partagent les sensations tactiles éprouvées par les personnages (comme le toucher d’une fourrure ou la chaleur d’un corps) grâce à des coussinets métalliques placés sur les accoudoirs des sièges. En effet, selon Pascal Breton : « La grande majorité du public mondial recherche avant tout des émotions immédiates : rire, craindre, désirer, etc. » L’IA peut leur procurer ces émotions à foison, dans une combinatoire sans limite.
Dans le domaine littéraire, on peut imaginer qu’une fois admise la nouvelle définition de l’auteur proposée par Kevin O’Shaughnessy, les romans à succès assumés comme étant coproduits avec l’IA se multiplieront dans les vitrines des libraires. En revanche, peut-on réellement envisager que certains d’entre eux deviennent des monuments littéraires ? La dimension quantitative du concept (les 90 ouvrages de La Comédie humaine, les 7 volumes de À la recherche du temps perdu...) n’est pas un obstacle pour l’IA. Il en va sans doute différemment du caractère durable de l’impact des monuments littéraires sur l’histoire et la culture humaines. Or, comme le soulignait Victor Hugo : « Il faut des monuments aux cités de l’homme, autrement où serait la différence entre la ville et la fourmilière ? »