La corne d'abondance

Paul Maruani, PDG d’IdVectoR, souligne que son métier consiste à « fabriquer de la rente », mais que « la rente peut être un instrument de cohésion sociale. L’épargnant des classes moyennes ou des classes modestes aura besoin de manger pendant sa retraite ». La rencontre entre la notion de rente et celle du besoin élémentaire de se nourrir paraît inattendue. Elle évoque cependant le vieux symbole de la corne d’abondance qui renferme tous les fruits d’automne : pour un paysan, même humble, un arbre fruitier est une sorte de rente, dans la mesure où il produit chaque année son fruit sans travail supplémentaire.

Le conte Les Lutins, recueilli par les frères Grimm, donne un autre exemple de rente dévolue à un ménage modeste. Un cordonnier était devenu si pauvre qu’il ne lui restait plus assez de cuir que pour fabriquer une seule paire de chaussures. Il découpe sa pièce de cuir et, pensant poursuivre son travail le lendemain, dépose les morceaux sur son établi avant d’aller se coucher. Le lendemain matin, il a la surprise de trouver les deux chaussures déjà parfaitement achevées. Il les vend un bon prix et, avec l’argent, achète le cuir nécessaire à la fabrication de deux paires, dont il dépose à nouveau les morceaux découpés sur l’établi. Même surprise le lendemain matin. Peu à peu, le cordonnier atteint une certaine aisance. Lui et sa femme décident de se cacher pendant la nuit pour avoir le fin mot de l’histoire.

À minuit, ils voient arriver deux lutins tout nus « qui, tirant à eux les coupes de cuir, se mirent de leur agiles petits doigts à monter et piquer, coudre et clouer les chaussures avec des gestes d’une prestesse et d’une perfection telles qu’on n’arrivait pas à les suivre, ni même à comprendre comment c’était possible. Ils ne s’arrêtèrent pas dans leur travail avant d’avoir tout achevé et aligné les chaussures sur l’établi ; puis ils disparurent tout aussi prestement ». Le cordonnier et sa femme, pour remercier les lutins de leur travail, décident de leur fabriquer des vêtements et des chaussures à leur taille, et les déposent sur l’établi. La nuit suivante, les lutins bondissent de joie en découvrant ces cadeaux, s’habillent en un clin d’œil puis disparaissent pour toujours, ce qui n’empêche pas leurs anciens employeurs de rester prospères jusqu’à la fin de leur vie.

Ce conte évoque la chanson Les Canuts, d’Aristide Bruant : « Pour chanter Veni Creator, il faut une chasuble d’or. Nous en tissons pour vous, grands de l’Église, et nous, pauvres canuts, n’avons pas de chemise. » Pourquoi les lutins travaillent-ils gratuitement pour le cordonnier, dont ils font ainsi un rentier ? Dans d’autres contes mettant en scène des lutins, ceux-ci sont d’anciens valets de ferme qui, ayant négligé les chevaux qui leur avaient été confiés, sont condamnés à venir les soigner après leur mort et tentent d’obtenir leur salut par un travail acharné. Ces lutins sont généralement vêtus de haillons et le fait de leur procurer des vêtements neufs représente le salaire qui met un terme à leur pénitence.

Comme dans le mythe de la Genèse, le travail résulte ainsi d’une malédiction. La faute originelle vaut à Adam d’être exclu du jardin d’Éden et de devoir gagner sa vie à la sueur de son front. Les lutins, comme les canuts, sont une sorte de lumpenproletariat (littéralement, prolétariat en haillons) qui ne réussit même pas à gagner sa vie malgré un travail acharné.

Le conte des frères Grimm peut être lu sous un autre angle : le cordonnier allait, lui aussi, mourir de faim si les lutins n’étaient pas venus à son secours. Après leur départ, il doit travailler davantage, mais, grâce au capital accumulé, continue à être prospère, illustrant l’idée que l’idéal économique consiste en la réunion, en une même unité économique, du capital et du travail.

Cela me rappelle la blague juive sur la façon dont Rockefeller est devenu riche. Un jour, il a trouvé dans le ruisseau une pomme qu’il a nettoyée, frottée pour la faire briller et vendue. Avec l’argent gagné, il a acheté trois pommes qu’il a fait briller et revendues de même, et ainsi de suite. « Mais cela a dû vous prendre des années pour devenir riche ? », l’interroge-t-on. « Oh oui, cela a duré jusqu’à la mort de mon oncle. J’ai alors hérité d’une fortune colossale. »