Finance solidaire : un compartiment petit, mais costaud...
Après quelques années fastueuses et une ambiance favorable à la prise en compte des enjeux sociaux et environnementaux dans la finance, la période actuelle se caractérise plutôt par un rétropédalage généralisé. Les facteurs sont multiples, de l’élection de Donald Trump aux États-Unis à l’allergie croissante à la réglementation en Europe, en passant par la perception d’autres périls bien plus importants (guerre, concurrence internationale...).
Pourtant, dans ce paysage morose, un petit compartiment de la finance maintient ses ambitions ESG, en particulier en France, ce que l’on appelle la “finance solidaire”. Cette classe d’actifs est petite, quelques dizaines de milliards d’euros à comparer aux milliers de milliards d’euros d’actifs sous gestion pour l’ensemble de la finance en France. Mais si elle est petite, elle n’en est pas moins très active et a des impacts significatifs.
En quoi cette finance “solidaire” est-elle différente de la finance durable ?
Une des questions techniques clés de la finance durable depuis son émergence aux États-Unis après la première guerre mondiale est sa capacité à prendre en compte des objectifs de performance sociale ou environnementale tout en préservant la performance financière des actifs concernés. On élargit le cadre des performances, mais on ne renonce pas à la performance financière. Cette volonté de combiner les deux explique notamment l’ampleur des débats entre tenants de cette finance durable et “financiers mainstream” concentrés sur les arbitrages optimaux risque/rendement. L’une des raisons de l’explosion de la finance durable dans les années 2000 a justement été la résolution de cette question : de nombreux travaux de recherche ont montré qu’il était possible d’avoir les deux.
La finance solidaire ne pose pas la question de la performance de la même façon : pour elle, il s’agit d’abord et avant tout d’avoir des ressources financières pour réaliser des projets à fort impact social ou environnemental. La question de la performance financière n’est pas totalement absente – il ne s’agit pas, bien sûr, d’investir à perte –, mais l’objectif de premier ordre est l’impact et un certain arbitrage sur le rendement financier peut faire partie de l’équation. Ce renoncement à la maximisation de la performance financière fait partie du contrat initial avec les apporteurs de fonds.
Que recouvre aujourd’hui cette finance solidaire ?
En France, les acteurs de ce domaine sont fédérés par l’association FAIR, qui mène de nombreuses actions pour développer ce champ de la finance : labellisation des produits de finance solidaire (avec le label Finansol, qui est l’un des trois labels de référence de la finance durable avec le label ISR, géré par le Trésor, et le label Greenfin, géré par le ministère de la Transition écologique), réalisation de nombreuses études et recherches, actions de sensibilisation sur les projets menés, actions de lobbying, notamment vis-à-vis des pouvoirs publics pour faire évoluer la réglementation, etc.
Les membres engagés, regroupant actuellement plus de 140 entreprises solidaires, banques, sociétés de gestion, ONG, grandes écoles et personnalités, sont de natures très différentes. On y retrouve aussi bien des acteurs de la finance classique (Crédit Mutuel, BPCE...) dont une partie des produits correspond à ces objectifs de finance solidaire, que des entreprises solidaires (Enercoop, Terre de Liens, Habitat & Partage...), des compagnies d’assurance (Generali, MAIF, Macif...) ou des ONG (Adie, Action contre la faim, France Active...).
Plus concrètement, voici quelques éléments pour caractériser ce domaine.
En 2023, le périmètre couvert par la finance solidaire représentait un encours d’une trentaine de milliards d’euros, en progression de plus de 10% par rapport à 2022, et la tendance actuelle reste positive.
Derrière ce montant, il y a en fait beaucoup de choses : des livrets d’épargne, des fonds d’investissement, des contrats d’assurance, etc. C’est l’un des défis actuels du domaine que d’arriver à bien caractériser ce qu’il recouvre. Au-delà de l’encours total, on regarde donc aussi les investissements qui ont pu être réalisés (le flux vs le stock) : en 2023, ils représentaient 680 millions d’euros pour financer près de 1 500 projets à fort impact social ou environnemental.
Après l’encours et le flux, la troisième dimension est l’impact : quels ont été les effets mesurables de ces moyens financiers? Là encore, il y a beaucoup de paramètres à suivre. Pour prendre les plus fréquents, en 2023, ces moyens ont permis de créer 16 000 emplois, d’alimenter 13 000 personnes en électricité renouvelable, de soutenir 2 600 hectares d’agriculture biologique et de reloger 2 100 personnes. Différents travaux d’étude et de recherche sont en cours pour mieux cerner le domaine, mais ses effets sont incontestables et très significatifs sur de nombreux territoires.
Au cœur de cette finance solidaire : l’impact
Mesurer l’impact d’un investissement n’est pas chose facile. Qu’est-ce qui peut définir, par exemple, la qualité d’un relogement, d’une insertion professionnelle, ou encore d’un programme de développement dans un pays émergent? Les acteurs de la finance solidaire ont depuis longtemps creusé cette question de l’impact, défini avec trois notions clés : intentionnalité, additionnalité et mesurabilité. Différents travaux ont approfondi ces notions et permettent aujourd’hui une rigueur beaucoup plus grande dans l’évaluation des effets réels de cette finance solidaire (voir, par exemple, le dernier guide publié par FAIR, Panorama 2024 de la finance à impact).
Finalement, même si elle reste encore assez méconnue en dehors des cercles de l’entrepreneuriat social et solidaire ou du monde associatif, la finance solidaire se développe et associe autour de projets à forte valeur ajoutée sociale et environnementale des acteurs issus de mondes très différents. Très ancrée sur son territoire et menée par des acteurs souvent très engagés, elle poursuit son chemin avec détermination... et légèrement à l’écart d’un monde de la finance parfois hors sol.