Des exosquelettes pour les pouvoirs publics

Gilles Tauzin et Nicolas Stuyvers décrivent la façon très prudente dont les exosquelettes sont déployés à la RATP.

Premièrement, sachant que ces technologies sont toujours difficiles à faire accepter, le recours aux exosquelettes doit être « la solution de dernier recours, quand on a épuisé tout le reste, c’est-à-dire l’aménagement de poste, l’amélioration du process grâce au Lean, etc. ». Il ne s’agit pas de pousser une technologie : ces équipements doivent répondre à un problème qui a été clairement identifié par la médecine du travail et les préventeurs, et pour lequel aucune autre solution n’a été trouvée. Par ailleurs, toujours pour faciliter leur acceptabilité, il faut démontrer qu’ils répondent à un objectif « d’assistance et non de remplacement ».

Deuxièmement, les mesures réalisées sans, puis avec les exosquelettes doivent être effectuées sur des volontaires, afin de ne pas biaiser les tests, que ce soit sur le plan psychologique ou biomécanique : il faut éviter tout “sabotage” de l’expérience. Les tests doivent prouver que l’exosquelette n’a pas d’effet délétère sur la santé des opérateurs, qu’au contraire, il contribue à leur sécurité, et que sa perception par l’entourage professionnel est valorisante.

Enfin, l’expérience doit démontrer que l’exosquelette permet, au minimum, de maintenir le niveau de performance, voire de l’améliorer, au prix d’un investissement proportionné.

« À chacune de ces étapes, souligne Gilles Tauzin, le projet peut s’arrêter. En matière d’innovation, le plus difficile n’est pas de mener un projet jusqu’à son terme, mais de l’interrompre au bon moment. »

Cette approche évoque la réalisation des essais cliniques auxquels sont systématiquement soumis les médicaments. Ceux-ci doivent démontrer leur innocuité, leur tolérance et leur efficacité avant de pouvoir être mis sur le marché. Pourquoi la même démarche, en particulier le respect du « Primum non nocere » (« D’abord, ne pas nuire »), n’est-elle pas adoptée pour toutes les innovations ?

Lors de la séance de l’École de Paris consacrée à l’ouvrage L’innovation, mais pour quoi faire ? Essai sur un mythe économique, social et managérial1 , Franck Aggeri a souligné que : « L’innovation semble être devenue une fin en soi. Les responsables politiques et d’entreprises relaient l’idée qu’il faut innover toujours plus, toujours plus vite, pour rester dans la course, alors que l’innovation devrait être considérée comme un moyen au service de finalités sociétales : amélioration de la santé, de l’alimentation et du cadre de vie, réduction des impacts environnementaux, etc. »

Pour quelle raison la RATP réussit-elle à mettre en œuvre une « technologie raisonnée », alors que les pouvoirs publics échouent à nous protéger des polluants éternels, que nos abeilles disparaissent en raison de l’utilisation de pesticides toxiques et que nos enfants s’abêtissent en passant des heures sur TikTok ? Sans doute la forte syndicalisation de la compagnie et le fait que ses opérateurs sont en mesure de bloquer les transports de toute l’Île-de-France ne sont-ils pas étrangers à la prudence de la RATP vis-à-vis d’innovations comme les exosquelettes. Les pouvoirs publics ne sont pas soumis aux mêmes risques ou, plus exactement, ils subissent des pressions si contradictoires qu’ils ne savent où donner de la tête pour prendre des décisions véritablement raisonnées.

Il reste à imaginer des exosquelettes qui leur éviteraient de se contorsionner dans les basses-fosses des politiques publiques, réduiraient la contrainte qui pèse sur leurs épaules lorsque, bras en l’air, ils répètent à l’envi « Je vous ai compris », ou soulageraient leurs dorsalgies quand ils doivent s’incliner devant les diktats de la finance…

1. Le compte rendu de cette séance a été publié dans Le Journal de l’École de Paris n° 169, « La transition en action ».