Prendre soin de ses salariés : quid du dirigeant ? Une approche en termes d’écologie personnelle

Introduction

Le bien-être et la santé mentale des collaborateurs sont devenus une priorité des entreprises, dans une double perspective de RSE et de performance. La prise de conscience croissante des limites planétaires se décline sur un plan plus micro : prendre soin des ressources de compétences et d’engagement des femmes et des hommes qui font tourner l’entreprise, sans qui celle-ci, aussi technologique soit-elle, n’existerait pas. On a donc vu se développer de nouvelles approches, qui proclament l’humain au cœur de l’entreprise (human centered management) et qui modernisent les actions plus classiques de qualité de vie au travail (QVT), conditions de travail, santé et sécurité. Certaines de ces approches résonnent comme des slogans – employees first, management par le care… – et de nombreux programmes fleurissent sur des sujets aussi variés que la santé mentale, l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, la gestion du stress, le sommeil, la nutrition, les activités physiques, la communication bienveillante ou l’évolution des espaces de travail, jusqu’au bonheur au travail, piloté par des Happiness Officers !

Mais qu’en est-il du dirigeant ? Ne serait-il pas le grand oublié de ces démarches dédiées aux collaborateurs ? La vision chère au XXe siècle du dirigeant comme héros omniscient, omniprésent et invulnérable, guidant la structure, ferait-elle obstacle à une prise en compte de son état ?

Cet article s’appuie sur des études récentes, en France et à l’international, pour dresser un constat inquiétant quant à la santé des dirigeants. Il revient ensuite sur les différentes stratégies observées chez les dirigeants pour essayer de faire face. Puis, il suggère que les dirigeants ont intérêt à repenser leurs investissements énergétiques de manière dynamique (i.e. leur écologie personnelle) pour s’adapter et agir, sans risquer d’endommager leur fonctionnement biologique. Après avoir proposé une définition de l’écologie personnelle, des pistes d’actions pour la favoriser sont proposées.

Un état des lieux inquiétant quant à la santé des dirigeants

Amarok est un observatoire dédié à la santé des travailleurs non-salariés : dirigeants de PME, commerçants, indépendants, professions libérales et artisans. Depuis des années, il alerte sur la dégradation de la santé de ces populations, et tout particulièrement celle des dirigeants. Ils seraient un quart à se déclarer dans un état psychologique passable ou mauvais1.

Concernant les dirigeants salariés (ou des leaders de grosses unités dans des grands groupes), de nombreuses études récentes menées en France pointent une tendance identique.

Par exemple, 71 % des dirigeants confirment avoir des troubles physiques récurrents, en majorité des problèmes de dos (90 %), des douleurs articulaires (38 %), ou encore des troubles du sommeil (36 %)2. 37 % ont des difficultés à concilier vies personnelle et professionnelle, 25 % se déclarent dans un état psychologique passable ou mauvais (30 % chez les jeunes patrons) et 32 % ont renoncé à voir un médecin dans les douze derniers mois.

Ces chiffres alarmants sont confirmés au niveau international3. Selon les études, 71 % des dirigeants signalent une augmentation significative de leur niveau de stress contre 63 % en 2022. Cette vague montante de stress individuel alimente une crise organisationnelle plus vaste. 54 % de ces dirigeants craignent l’épuisement professionnel et, plus alarmant encore, 40 % d’entre eux ont envisagé d’abandonner complètement leur poste de dirigeant.

La santé des dirigeants est le premier capital de l’entreprise, et ce d’autant plus que notre monde incertain, complexe et évolutif nécessite que les dirigeants soient au sommet de leur forme pour faire face aux défis adaptatifs radicaux posés par le XXIe siècle. Ces transformations et ruptures impliquent donc une forte capacité de remise en cause et d’innovation tout en préservant un run des affaires, malmené dans beaucoup de secteurs. Cette double capacité est très gourmande en ressources attentionnelles, et donc en énergie. Comment les dirigeants, pour beaucoup déjà fatigués, peuvent-ils réaliser cette prouesse énergétique ?

Les stratégies d’adaptation face à la charge énergétique croissante

Cela fait déjà plusieurs années que le monde est entré dans un contexte de “permacrise” et que les dirigeants puisent dans leurs ressources énergétiques pour essayer de répondre au mieux aux transformations qu’ils rencontrent. Mais l’accélération des changements, crises et ruptures associée au franchissement des limites planétaires (7 sur 9 depuis septembre 2025) pèse lourd sur ces ressources depuis quelques années.

Face au déséquilibre énergétique ressenti par un nombre croissant de dirigeants, plusieurs solutions adaptatives sont ainsi observées :

- La sortie de la situation énergivore : comportement adaptatif classique lorsque les demandes de l’environnement excèdent les ressources de l’individu, il prend principalement deux formes. La première est une forme de retrait psychologique, de désengagement sans pour autant quitter la situation. Moins fréquente chez les dirigeants au regard de leurs responsabilités et du monitoring dont ils sont la cible, elle n’en reste pas moins parfois choisie. La seconde est une sortie totale de la situation via une démission ou un départ arrangé. Là encore, les chiffres des départs ne cessent d’augmenter et le temps passé en poste de diminuer ces dernières années.

- Le dopage : cette solution vise à augmenter artificiellement ses ressources grâce au recours à des produits dopants. Ces produits peuvent cibler une augmentation de l’énergie – depuis les boissons énergisantes jusqu’aux méthamphétamines – ou la diminution des symptômes gênants de type contraction musculaire et anxiété – depuis l’alcool jusqu’aux psychotropes.

- Le déni des limites : après une vague de croissance que rien ne semblait pouvoir arrêter, le monde physique nous impose ses limites et nous condamne ainsi à voir les nôtres. Mais se penser fini n’est pas chose aisée. Alors certains sont tentés par une forme de déni de leurs limites énergétiques en cumulant, en plus de leurs vies professionnelle et personnelle très chargées, des pratiques sportives extrêmement “taxantes” en ressources énergétiques, à l’instar du marathon, du trail ou de leurs versions augmentées comme l’Ironman ou l’ultra-trail. Ces pratiques sont corrélées positivement avec la catégorie socioprofessionnelle.

- Un remaniement de l’équilibre énergétique général : il s’agit ici de repenser entièrement son budget énergétique et d’adopter de nouvelles pratiques pour mieux le préserver dans le temps.

Cette dernière option adaptative vise une meilleure écologie personnelle et nous semble particulièrement importante à développer pour les dirigeants.

L’écologie personnelle : de quoi parle-ton ?

L'écologie personnelle est la capacité à maintenir dans le temps un équilibre énergétique suffisant pour répondre à ses activités professionnelles et personnelles. Par équilibre énergétique suffisant, nous entendons la capacité psychophysiologique d’agir tout en préservant la maintenance des fonctions biologiques (Barnes et al., 2023 ; Sheridan et Ambrose, 2002).

La recherche a montré que les individus disposent de ressources limitées (Hobfoll, 1989), notamment énergétiques (Muraven et al., 1998 ; Barnes et al., 2023). Leur épuisement engendre des conséquences négatives sur leur santé physique et mentale. Le burn-out, par exemple, est un épuisement énergétique intense où l'individu n'a plus à disposition que les ressources minimales nécessaires à un fonctionnement biologique de type survie. Un temps long de récupération est alors nécessaire avant d'envisager tout effort personnel ou professionnel.

C'est cet équilibre entre effort et récupération qui est au cœur de l’écologie personnelle. En effet, tant que l’individu peut récupérer après un effort, il maintient ce que Walter Cannon (1939) appelle l’homéostasie du corps (ou équilibre biologique général). Les difficultés apparaissent lorsque les efforts produits sont trop intenses, ou durent trop longtemps, et que la récupération ne peut plus se faire de manière optimale. Dans ce cas, tout un ensemble de symptômes apparaissent. Au départ, ils sont de faible intensité, mais, si la situation perdure, ils vont gagner en force et se multiplier. Parmi les symptômes les plus fréquents aujourd’hui chez les managers et dirigeants, on trouve, par exemple, la fatigue chronique, les problèmes digestifs, les problèmes de sommeil, le brouillard cognitif ou le dysfonctionnement du système immunitaire.

Il s'agit donc pour les dirigeants d'arriver à équilibrer leurs investissements énergétiques et leur récupération afin de réaliser leurs missions tout en maintenant un niveau de bien-être physique et mental suffisant dans le temps. Cette balance se fait de manière dynamique et constante au travers de deux principales voies d'action : premièrement, améliorer le rendement de son effort en “forçant” moins dans l’exercice de ses fonctions pour un résultat équivalent, voire meilleur ; deuxièmement, améliorer la qualité de sa récupération pour compenser l’intensité des efforts engagés.

Comment faire ? Quels sont les leviers ?

Beaucoup de dirigeants se trouvent aujourd’hui avec une balance énergétique déséquilibrée : d’un côté, trop d'efforts intenses et constants, et de l’autre, une récupération de qualité insuffisante. Certains, malgré les signaux d'alerte, peuvent choisir de contrarier l'intelligence du corps et ne pas porter suffisamment d'attention à leur récupération, au nom de la performance, du sérieux, de l'engagement, de l'excellence... Ces comportements – certes valorisant sur un plan psychologique et social – s’avèrent finalement être des freins au maintien de l'écologie personnelle et de la performance du dirigeant sur le long terme. Dans le milieu du sport ou le monde militaire, c'est un sujet bien saisi, mais dans le monde de l’entreprise, il est encore peu abordé.

Deux pistes principales sont à explorer pour mieux préserver son écologie personnelle.

Gagner en énergie dans l’exercice du leadership – L’idée est ici d’exercer son leadership en “forçant moins”, en recherchant “l’effort sans tension” qui se caractérise par un engagement fort associé à une distanciation par rapport au résultat potentiel de ces efforts. Pour cela, il est important de concevoir sa mission comme une contribution à plus vaste que soi. Cette idée de “plus vaste que soi” est fondamentale, car elle permet au dirigeant de se connecter à un sens qui dépasse ses intérêts personnels pour rejoindre ceux du collectif. Certains pourraient considérer que se mettre au service de plus grand que soi est une perte d'énergie, mais cela n’est vrai que dans une vision court-termiste. Ils ne voient pas l'afflux d'énergie qui (re)vient vers celui ou celle qui s'est mis au service d'objectifs qui servent le collectif. Cette connexion à un sens collectif et partagé, à cette noblesse de mission, alimente le leader sur le plan des valeurs, tout en lui permettant de recevoir l'énergie de ses équipes en retour, qui constatent et qui apprécient ce sens nouveau apporté à l'effort collectif.

Améliorer la qualité de la récupération – Le système nerveux autonome régule les efforts (système orthosympathique) et la récupération (système parasympathique) du corps de manière très efficace. Mais son fonctionnement est souvent entravé par nos modes de vie, caractérisés par la surcharge chronique et l’absence de temps. Pour favoriser un fonctionnement plus équilibré, les dirigeants ont intérêt à connaître a minima le fonctionnement biologique qui sous-tend la récupération pour pouvoir agir via les deux voies (orthosympathique et parasympathique). Concernant la voie orthosympathique, le corps accumulant souvent beaucoup de tensions musculaires dans l’effort, les massages et automassages vont favoriser la détente, et donc relancer la circulation d'énergie et le processus de récupération. Les bains chauds, eux aussi, permettent d'apaiser les nerfs de la peau, de détendre les muscles et de diminuer le niveau d'excitation. Le rire joue également un rôle régulateur sur le système orthosympathique, en libérant les tensions accumulées et en permettant d'orienter le mental vers l'ouverture et le partage, aidant ainsi à “ralentir le rythme”. Concernant la seconde voie, la pratique d'une activité physique régulière d'intensité modérée (idéalement réalisée en extérieur) active le parasympathique et permet de consommer l'énergie accumulée par l’orthosympathique (stress émotionnel, du travail, etc.) au lieu de la contenir. Enfin, pour le bien-être des deux voies, l’ensemble des recommandations classiques pour améliorer son bien-être fonctionnent, notamment la qualité du sommeil, celle de l’alimentation, le fait de faire des pauses régulièrement dans ses journées et de prendre de vrais moments “off” régulièrement.

Conclusion : de l’écologie personnelle à la performance collective durable

Au vu de notre mode de vie moderne, caractérisé par une surexploitation chronique de nos ressources, repenser son écologie personnelle représente un défi majeur pour les dirigeants du XXIe siècle. Cependant, la vision de l’écologie personnelle esquissée à travers cet article ne saurait se limiter à une simple évolution des pratiques individuelles. Elle implique également de revisiter en profondeur les schémas hérités du leadership du XXe siècle, tant dans la posture des dirigeants, les routines et habitudes collectives ancrées que dans l’organisation des activités. Il devient vital d’oser simplifier les organisations, pour lutter contre la complexité exacerbée au fil du temps par l’empilement des tâches, des processus et des périmètres, ou encore d’engager un travail exigeant d’identification et d’abandon des activités devenues inutiles ou obsolètes. Libérer une part de l’énergie des acteurs et piloter de façon fine un équilibre entre “temps fort” et “temps faible”, sollicitation et récupération devient impératif. Il en va de l’épanouissement des personnes, de la performance de l’action collective et de la durabilité des organisations.


1. Source : « Les entrepreneurs s’estiment en bonne forme physique, mais négligent leur santé », Les Echos, 25 juin 2024.

2. Enquête de la Fondation MMA et de Bpifrance publiée en mars 2024.

3. Étude Global Leadership Forecast publiée en 2025 et menée auprès de plus de 10 000 dirigeants dans le monde.


Références

Christopher M. Barnes, David T. Wagner, Kira Schabram et Dorian Boncœur, « Human sustainability and work: a meta-synthesis and new theoretical framework », Journal of Management, vol. 49 (6), 2023, 1965-1996.

Walter B. Cannon., The Wisdom of the Body, Norton & co, 1939.

Mark Muraven, Dianne M. Tice et Roy F. Baumeister, « Self-control as a limited resource: regulatory depletion patterns », Journal of personality and social psychology, 1998, vol. 74, n° 3, p. 774.

Stevan E. Hobfoll, « Conservation of resources: a new attempt at conceptualizing stress », American psychologist, 1989, vol. 44, n° 3, p. 513.

Sharon Sheridan et Maureen L. Ambrose, « My cup runneth over: a daily study of the energy benefits for supervisors who feel appreciated by their subordinates », Journal of Management, vol. 48 (2), 2022, 440-47.