Le GIEC, initiative politique internationale créée en 1988, mobilise des centaines de chercheurs de tous pays dans la quête d’un équilibre entre consensus scientifique et politique, et pertinence des messages. Si ses rapports doivent donner un état des lieux des causes et effets du changement climatique, ils visent d’abord à éclairer l’action. Dans un contexte de tensions autour de ces sujets qui n’ont eu de cesse d’évoluer, l’organisation qui sous-tend les rapports du GIEC est une composante essentielle du succès de sa mission.

Exposé de Franck Lecocq et de Sophie Szopa

Franck Lecocq : La question du changement climatique et des risques liés aux émissions de gaz à effet de serre d’origine anthropique préoccupe les scientifiques, particulièrement les spécialistes du climat, depuis les années 1960. Dès 1972, réunies à Stockholm, les Nations unies envisagent que les organisations internationales fassent appel à la science pour informer les décisions politiques en matière d’environnement. Il est alors essentiellement question de la déplétion d’ozone (plus communément appelée trou de la couche d’ozone), sur laquelle travaillent de nombreux chercheurs. Il faut toutefois attendre les années 1980 et les sécheresses aux États-Unis pour que le sujet fasse irruption dans le débat public. En 1988, les gouvernements du G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni), approuvent la création de l’IPCC (International Panel on Climate Change) ou GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat).

Calendrier, règles, organisation et fonctionnement

Le GIEC est une institution internationale placée sous les doubles auspices de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) et du programme des Nations unies sur l’environnement (UNEP). Bien qu’il ait un président, un bureau et un comité exécutif, il est régi par une assemblée plénière qui réunit les États membres et prend l’ensemble des décisions cadres. Le GIEC a pour mission de produire tous les cinq à sept ans un état de la connaissance scientifique sur le changement climatique. Tous les rapports, depuis le premier, publié en 1990, ont été importants dans la prise de décision internationale : en 1992 a été signée la convention cadre des Nations unies sur le changement climatique ; en 1997, le protocole de Kyoto instaure les premiers mécanismes contraignants de réduction des émissions de gaz à effet de serre, à la suite du rapport de 1995 ; l’Accord de Paris de 2015 a, quant à lui, été nourri par le rapport du GIEC de 2014. L’articulation entre ces parutions et les échéances de négociations internationales crée de forts enjeux diplomatiques.

La mission du GIEC est d’évaluer sur une base complète, objective, ouverte et transparente les informations scientifiques, techniques et socioéconomiques pertinentes pour comprendre la base scientifique du risque de changement climatique induit par l’homme, ses impacts potentiels et les options d’adaptation et d’atténuation. Selon la formule officielle : « Les rapports du GIEC doivent être neutres en ce qui concerne les politiques, bien qu’ils puissent devoir traiter objectivement des facteurs scientifiques, techniques et socioéconomiques pertinents pour l’application de politiques particulières. » Les auteurs se doivent d’être pertinents, mais non prescripteurs.

Depuis 1990, le GIEC s’organise autour de trois groupes de travail. Le premier s’attache aux bases physiques du changement climatique ; le deuxième, aux questions d’impact, d’adaptation et de vulnérabilités ; le troisième, aux options de réductions des gaz à effet de serre. Chacun fonctionne de façon autonome, avec une structure et une organisation propres, autour de deux coresponsables et d’un bureau d’une quinzaine de membres. Ce que l’on nomme communément le rapport du GIEC est en réalité la réunion de trois documents – chacun produit par un groupe – et d’un rapport de synthèse de ceux-ci. Il existe aussi une équipe chargée des méthodologies d’inventaires des émissions, qui rédige une méthodologie pour les pays relative à la collecte et au partage de ces données, afin de permettre des comparaisons à l’échelle internationale (ce n’est pour autant pas le GIEC qui effectue ces comparaisons).

Les étapes de production des rapports sont identiques pour tous les groupes de travail. Chacun commence par une réunion de cadrage au cours de laquelle chercheurs et experts, partant de l’état actuel de la science, proposent une structure du document et de son contenu (plus précisément, les mots-clés de chaque chapitre). Ces propositions sont, dans un deuxième temps, éventuellement modifiées puis approuvées par les pays membres. Chaque groupe parvient alors à un document d’environ cinq pages, qui fixe la commande autour d’un plan en différents chapitres clairement organisés et délimités, mais non restrictif. À partir de cela, le GIEC lance un appel à auteurs et les gouvernements proposent des experts. Pour son septième rapport d’évaluation, le GIEC a reçu environ 4 000 candidatures pour 600 places. Cette forte attractivité crée une importante pression et beaucoup de complexité, d’autant plus qu’il faut respecter des équilibres, qu’ils soient géopolitiques entre régions du monde, disciplinaires entre domaines scientifiques, expérientiels entre auteurs ayant déjà participé aux rapports et nouvelles personnalités, et de genre entre hommes et femmes.

Les auteurs sont sélectionnés pour un chapitre donné, chapeauté par deux ou trois coordinateurs, qui en seront les premiers signataires. Ils sont assistés par un à trois jeunes scientifiques pour la mise en œuvre pratique du travail. Les équipes ainsi constituées collaborent à l’écriture de différents brouillons : le premier est soumis à des chercheurs extérieurs au GIEC, le second est également diffusé aux experts nommés par les gouvernements, tous chargés de produire des commentaires auxquels les auteurs devront systématiquement répondre. Ce mode opératoire représente une importante partie du travail : chaque groupe reçoit entre 1 200 et 3 000 commentaires par relecture. De natures diverses, ils peuvent indiquer des suggestions de lecture, des remarques scientifiques, des oublis bibliographiques, des rappels à l’ordre quant au devoir de réserve, etc. Les auteurs sont tenus de répondre à chacun de ces commentaires dans un document ensuite rendu public. Il s’agit donc d’un travail fastidieux, mais essentiel, qui garantit la pluralité des regards et expertises, et qui assure la légitimité du produit final. Deux review editors par chapitre sont chargés de vérifier la bonne prise en compte des commentaires de relecture. Ce processus, qui dure deux ans, conduit à l’écriture d’un texte, le résumé pour décideurs, discuté et négocié par l’assemblée générale du GIEC avant publication du rapport. Il vit alors sa propre vie, dans les médias, les négociations sur le climat ou comme outil de présentation et d’illustration pour tous les acteurs de l’environnement.

Évaluer et transmettre la connaissance scientifique : méthodologie

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