La logistique face à la démesure : préparer l’irréversible

Certains événements ne laissent aucune place à l’approximation. Leur visibilité est maximale, leur exposition médiatique importante, et leur échec, s’il survient, ne peut être ni dissimulé ni rattrapé. Jeux olympiques, Tour de France, festivals géants, grands sommets scientifiques ou opérations de marque mondialisées : les exemples évoqués dans ce numéro du Journal de l’École de Paris du management ont en commun une certaine “démesure” organisationnelle et une échéance non négociable. Le jour J arrive, à l’endroit prévu, quoi qu’il advienne. Dans ce type d’événement, le moindre détail mal anticipé peut transformer l’organisation en véritable catastrophe. Comme l’illustrent ces cinq articles, pour réussir ces évènements, un point clef est la qualité de la préparation logistique en amont, qui est ici décisive. Cette intuition valable dans le cas de ces évènements démesurés n’est pas nouvelle. Elle est en effet au cœur de la pensée militaire, là où la logistique s’est d’abord constituée, l’enjeu étant de faire face à un évènement démesuré par excellence : la bataille.

La bataille comme événement sans date ni lieu précis

Toutefois, à la différence des grands événements civils contemporains évoqués dans ce numéro, la bataille militaire se caractérise par une double incertitude, à la fois temporelle et spatiale. On sait que la guerre est possible, parfois probable, mais on ne sait pas nécessairement ni quand elle surviendra ni où elle se déploiera réellement. C’est précisément cette incertitude radicale — sur le moment comme sur l’espace — qui rend la préparation logistique indispensable en amont de tout affrontement. Sous l’Ancien Régime, la préparation de la guerre passe concrètement par un travail cartographique systématique confié aux ancêtres des logisticiens, les maréchaux des logis. Le cas de Jacques Fougeu, qui œuvre sous Henri IV, est à cet égard emblématique (Savary, 1991). Ses cartes manuscrites, réalisées en temps de paix, sont conçues comme de véritables instruments de préparation des campagnes futures, dont ni la date ni le lieu ne sont encore connus. D’une richesse toponymique exceptionnelle, elles sont réalisées en vue de pouvoir faciliter en temps de guerre les mouvements possibles des armées : elles indiquent ainsi les contraintes du terrain, les divers itinéraires possibles, et vont même jusqu’à préciser la capacité d’hébergement des localités pour loger les troupes. La cartographie devient ainsi un outil central de préparation logistique, rendant pensables et praticables des opérations militaires futures avant que l’événement guerrier ne prenne forme.

Préparer la victoire militaire… mais également anticiper la défaite

Cet enjeu crucial de la préparation est souligné par Antoine Henri de Jomini qui, à partir de la fonction de maréchal général des logis, réinvente au XIXᵉ siècle le terme de logistique (Rouquet, 2018). Cependant, chez Jomini, un point intéressant est que la préparation ne se limite pas à l’anticipation des plans de bataille, mais concerne tout autant l’anticipation des plans de retrait. Préparer la guerre, c’est anticiper simultanément l’avance et le repli, penser les issues de secours, les scénarios dégradés et les chemins de sortie lorsque la situation devient défavorable. En 1838, dans son Précis, Jomini souligne d’ailleurs que si Napoléon excellait dans la préparation des offensives, il accordait selon lui une attention insuffisante à la préparation logistique du retrait, pourtant indissociable d’une conduite réaliste de la guerre. Le cas célèbre de la Bérézina l’illustre de manière saisissante. Souvent présentée comme une débâcle, elle constitue au fond une victoire française, en partie grâce à l’action de Jomini : alors gouverneur installé à Smolensk, sa connaissance du terrain lui permet d’aider l’armée française à passer la rivière par le gué de Studenka et d’éviter l’anéantissement, grâce à une préparation logistique improvisée, mais décisive : construction de ponts, organisation des flux de troupes, gestion du temps et de l’espace sous contrainte extrême.

Maintenir des capacités activables rapidement pour basculer de la paix à la guerre

Cette absence de date confère à la préparation logistique un autre statut singulier par rapport aux évènement prévisibles. Comment, quand une guerre éclate, mobiliser rapidement les ressources humaines et matérielles nécessaires pour faire la guerre ? De ce point de vue, l’enjeu est clairement de disposer de capacités latentes, qui peuvent être activées rapidement le moment venu. L’exemple cité par Jacques Colin (1996) à propos de la marine de guerre française du XVIIIᵉ siècle est, à cet égard, éclairant. Incapable de maintenir en permanence une flotte complète en état de navigation pour faire face aux anglais, l’État français met en place une préparation en profondeur : constitution d’arsenaux, stockage de matériaux critiques, standardisation des navires, et même repérage et marquage, des années à l’avance, d’arbres susceptibles d’être utilisés pour la construction navale. Cette logique se retrouve chez George Cyrus Thorpe (1917) au début du XXᵉ siècle, lorsque celui-ci définit la logistique comme l’art de préparer la guerre en temps de paix. La paix n’est ainsi pas un temps vide sur le plan logistique ; elle est au contraire la phase décisive de la préparation. La logistique devient alors une capacité à organiser la mobilisation potentielle des hommes, des ressources et des infrastructures, sans savoir si, ni quand, cette mobilisation aura effectivement lieu.

Les évènements à date certaine : l’importance de la phase transitoire

À la différence des batailles militaires, les évènements évoqués dans ce numéro du Journal de l’École de Paris du management possèdent une récurrence et s’inscrivent dans un horizon temporel programmé. La littérature souligne que dans ce type d’organisations temporaires, les phases de transition ont une importance structurante (Lundin et Söderholm, 2013 ; Salaun, 2024). L’événement, souvent analysé à travers son temps fort – le jour J – ne peut être compris indépendamment de ces périodes intermédiaires, durant lesquelles l’organisation se transforme radicalement. Ces transitions ne sont ni de simples moments de préparation technique ni des phases marginales : elles constituent le cœur du fonctionnement de ces organisations temporaires. La transition peut être définie comme le moment où l’intention stratégique doit se traduire en action irréversible. La transition logistique apparaît alors comme un processus d’accumulation de capacités latentes, mobilisables rapidement, en écho aux travaux sur les capacités dynamiques et la préparation organisationnelle face à l’incertitude. À l’image de la pensée militaire, dont la logistique est historiquement issue, il ne s’agit pas de préparer seulement l’offensive, mais aussi le repli, l’improvisation et l’adaptation. Les organisations événementielles performantes sont celles qui parviennent à maintenir, en amont, des ressources humaines, matérielles et informationnelles activables rapidement.

La centralité de la logistique opérationnelle au cours de l’événement

Tant que l’événement n’a pas débuté, tout reste cependant théoriquement négociable, comme l’ont montré les travaux fondateurs sur les projets et les organisations temporaires (Packendorff, 1995 ; Midler, 1995) : le format, le périmètre, les partenariats, voire l’existence même du projet. À mesure que l’échéance approche, cette marge de manœuvre se réduit drastiquement, jusqu’au point de gel ultime qu’est l’engagement dans la phase transitoire ascendante conduisant à l’événement. Le temps se contracte, l’espace se fige et l’organisation entre dans un régime où la coordination prime sur la conception. C’est précisément à ce moment que la logistique opérationnelle devient centrale, rejoignant les analyses qui placent la gestion des flux au cœur de la performance événementielle (Getz, 2002 ; Salaun, 2016). Alors que la phase amont est largement dominée par le sommet stratégique – porteur de vision, de sens et d’arbitrages –, la transition marque un glissement progressif du pouvoir organisationnel vers les fonctions logistiques. Ce déplacement n’est ni formel ni explicitement assumé, mais il est observable empiriquement : ce sont désormais les contraintes de flux, d’implantation, de sécurité, d’approvisionnement, ou encore de circulation qui dictent les décisions. La stratégie cesse d’être un projet pour devenir une contrainte à tenir.

Une préparation logistique d’ordre assurantielle

Les événements dits “démesurés” partagent une caractéristique essentielle : ils ne peuvent être ni reportés ni annulés sans conséquences majeures, ce qui les rapproche de situations organisationnelles extrêmes étudiées dans d’autres champs, notamment militaire et humanitaire (Jomini, 1838). Jeux olympiques, grands festivals, tournées sportives ou sommets internationaux ont en commun une échéance non négociable. Le jour J arrive, à l’endroit prévu, quoi qu’il advienne. Cette irréversibilité radicale distingue profondément l’événement d’autres projets temporaires. Dans ce contexte, la préparation logistique ne vise pas seulement l’efficacité opérationnelle ; elle constitue une véritable assurance organisationnelle. Préparer un événement, c’est rendre pensable et praticable une situation future encore incertaine. Cela suppose non seulement d’anticiper un scénario nominal, mais aussi de concevoir une pluralité de scénarios dégradés : intempéries, défaillance d’un prestataire, panne énergétique, afflux imprévu de publics ou crise sécuritaire.

La logistique, clef pour penser la démesure

Penser les organisations événementielles à partir de leurs transitions logistiques permet de renouveler profondément leur analyse. Loin d’être une fonction support, la logistique apparaît comme la structure invisible qui rend possible la démesure, sécurise l’irréversible et articule la stratégie à l’action. Dans un contexte marqué par l’incertitude, par la multiplication des crises et par des exigences accrues en matière de responsabilité, cette lecture logistique des transitions offre des clés précieuses pour concevoir, piloter et évaluer les grands événements. Enfin, elle invite à reconnaître la logistique comme une fonction politique au sens plein : celle qui permet à l’action collective de prendre forme, dans un temps et un espace donné, sans droit à l’erreur.


Bibliographie indicative

Jacques Colin, « La logistique : histoire et perspectives », Logistique & Management, vol. 4, n° 2, 1996, pp. 97-107.

Donald Getz, « Why festivals fail », Event Management, vol. 7, n° 4, 2002, pp. 209-219.

Antoine-Henri de Jomini, Précis de l’art de la guerre, 1838/1855.

Rolf A. Lundin et Anders Söderholm, « Temporary organizations and end states », International Journal of Managing Projects in Business, vol. 6, n° 3, 2013, pp. 587-594.

Christophe Midler, « Projectification of the firm », Scandinavian Journal of Management, vol. 11, n° 4, 1995, pp. 363-375.

Johann Packendorff, « Inquiring into the temporary organization », Scandinavian Journal of Management, vol. 11, n° 4, 1995, pp. 319-333.

Aurélien Rouquet, « L’invention de la logistique par Antoine-Henri de Jomini », Gérer & Comprendre, vol. 133, n° 3, Les Annales des Mines, 2018, pp. 53-61.

Vincent Salaun, « Logistical transition in temporary organisations: the case of the event industry », Supply Chain Forum: An International Journal, vol. 25, n° 2, 2024, pp. 165-179.

Vincent Salaun, François Fulconis et Nathalie Fabbe-Costes, « Quels mécanismes au cœur des organisations temporaires pulsatoires ? Le cas du festival du Bout du Monde », Revue française de gestion, vol. 259, n° 6, 2016, pp. 83-99.

Bernard Savary, « Les cartes de Jacques Fougeu, Maréchal des Logis des armées d'Henri IV », 1991 – https://www.lecfc.fr/new/articles/130-article-8.pdf

George Cyrus Thorpe, Pure Logistics: The Science of War Preparation, 1917.