La poule et l’œuf
Après avoir longtemps cru que le mot religion venait du latin religare (relier), j’ai découvert qu’il s’agissait d’une interprétation erronée due à deux auteurs chrétiens, Lactance et Tertullien, qui donnaient à ce mot le sens de « ce qui relie les hommes à Dieu ». Je dois confesser que je commettais une erreur supplémentaire en croyant, pour ma part, que cette étymologie renvoyait au fait qu’une même croyance relie les hommes entre eux. En réalité, religion viendrait de legere (cueillir, ramasser) avec adjonction d’un préfixe re marquant l’intensité ou le retour en arrière et signifierait, à l’origine, « soin méticuleux, ferveur inquiète ».
À défaut d’avoir raison sur le plan étymologique, j’ai été confortée dans mon interprétation par le livre Sapiens – Une brève histoire de l’humanité (2011) de Yuval Noah Harari. Cet auteur soutient que l’homo sapiens doit son statut d’espèce dominante au fait qu’il est le seul animal capable de coopérer efficacement avec un grand nombre de ses semblables. Il estime que cette faculté lui vient de son aptitude à croire en des concepts qu’il a lui-même imaginés, comme les dieux, les nations, l’argent ou encore les droits de l’homme. Selon cette approche, la fonction des religions serait bel et bien de relier un grand nombre d’êtres humains, largement au-delà de la taille modeste des hardes primitives, et de leur permettre ainsi de fonder des villes, des empires et des civilisations.
Il en découle, inversement, que tout grand rassemblement d’êtres humains, même séculier, verse facilement dans une dimension quasi religieuse. On pourrait ainsi comparer la piété avec laquelle les pèlerins écoutent les sermons du Pape à Rome et la ferveur des militants MAGA (Make America Great Again) lors des meetings de Donald Trump pendant ses campagnes électorales ; le rôle de la musique et des chants dans les Églises évangéliques avec la transe qu’ils provoquent chez les spectateurs des concerts pop ou rock ; le culte orthodoxe des icônes et la procession silencieuse des foules de touristes devant la Joconde ; ou encore la compassion que suscite le chemin de croix du Christ lors des cérémonies du Vendredi saint et les encouragements que les spectateurs du Tour de France prodiguent à leurs héros lors de l’ascension des cols pyrénéens.
Les Jeux olympiques illustrent particulièrement la dimension quasi religieuse que revêtent presque automatiquement les grands rassemblements humains. En l’occurrence, celle-ci se traduit par une avalanche de rites et de symboles : la procession des athlètes lors de la cérémonie d’ouverture, leur sacrifice symbolique à travers des épreuves sportives d’une difficulté inouïe, leur consécration lors de la montée sur le podium, etc.
Aux JO de Paris, en 2024, cette dimension religieuse a culminé, lors de la cérémonie d’ouverture, avec la scène intitulée Festivités, dans laquelle certains ont vu une parodie de la Cène. Thomas Jolly, directeur artistique des JO, a répliqué sur BFM que « l’idée était plutôt de faire une grande fête païenne reliée aux dieux de l’Olympe... l’Olympe... l’olympisme. Je crois que c’est assez clair. Dionysos arrive sur cette table. Il est là parce qu’il est le dieu de la fête, du vin, et le père de Sequana [déesse gauloise de la Seine] ». Au lieu de voir dans cette mise en scène une parodie, sans doute aurait-on pu y déceler une tentative d’exprimer la dimension religieuse de l’événement ? Toujours est-il qu’après la magnifique soirée de clôture des Jeux olympiques et paralympiques, décrite par Christine Pedotti, la directrice de Témoignage Chrétien, comme une « “action de grâce”, en grec ancien eukharistía », celle-ci regrette « que nos Églises ne sachent plus offrir cette joie et cette promesse d’humanité transfigurée » et se demande « Dieu n’aurait-il pas quitté nos temples vides, nos églises trop souvent désertées, pour venir habiter ce stade jubilant, au milieu du peuple ? »
Cette formule pourrait conduire à se demander qui, de l’œuf ou de la poule, a commencé et, sans doute, à conclure avec Philippe Geluck : « Dieu a créé l’homme. Et ensuite, pour le remercier, l’homme a créé Dieu. »